Tuesday, 25 July 1876
# Mardi, 25 juillet 1876
— Vous écrivez ? demanda-t-il encore avec la même expression bonne.
— Mon journal.
— Vos impressions ? vos mémoires ?
— Mes impressions, oui ; mes mémoires est trop important, ajoutai-je en souriant du mot mémoires appliqué à mes écritures. Ce seront des mémoires quand je fréquenterai d'autres gens qu'Audiffret et [mot manquant], et [mot manquant], pensai-je.
— Puis-je espérer, continua le doux tranche-montagne, qu'un jour, quand nous nous connaîtrons mieux... quand nous serons plus amis, puis-je espérer alors que vous me montrerez... que vous me ferez lire quelque chose ?
Je le regardai, me plaisant à lire sur sa figure ouverte une expression d'intérêt et de sympathie, de curiosité autre qu'une curiosité banale.
— Peut-être, dis-je enfin.
— Merci !
Puis, tout à coup :
[une ligne rayée]
— Permettez-moi de vous dire que vous êtes charmante.
— Cela m'étonne beaucoup, Monsieur, car avec les nouvelles connaissances je suis comme avec les nouveaux professeurs de chant. Je crains toujours qu'on me trouve sans voix.
Ce n'est que vers les minuit que nous nous sommes tous trouvés à notre aise et Cassagnac s'est lancé, comme a dit Mouzay.
C'est un homme aux idées *bigrement* conformes aux miennes.
— Je déteste les gens qui prétendent connaître les femmes et disent qu'elles sont toutes les mêmes, dit-il... il n'y a pas une femme qui ressemble à une autre et puis, vous savez, j'ai un culte particulier, un respect superstitieux pour la femme. Si je suis devenu quelque chose c'est à cause et pour elle.
C'est chrétien au moins, et puis, comme il s'est encore agi de spiritisme, il dit :
— J'évite ces conversations devant tout le monde car les incrédulités me blessent. C'est comme aussi je n'aime pas parler de sentiment d'amour ou autre tout haut, il me semble que c'est une profanation.
*Vous comprenez bien comment il s'était posé quand je vous aurai dit que, par ce « permettez-moi de vous dire que vous êtes charmante », il semblait vraiment me demander une permission et pas du tout employer une locution ordinaire.*
Quand je voudrai dire mon avis, je ferai parler Cassagnac, il dit ma pensée et s'exprime mieux que moi.
Il est tout peuplé d'originalités. Ainsi ne m'a-t-il pas dit qu'il avait le culte des morts et qu'il a été amoureux de Marie-Antoinette, tout juste comme moi d'Alexandre le Grand et de Buckingham. Seulement il est allé plus loin, il a évoqué l'esprit de la pauvre reine.
— Avez-vous aussi ce culte des morts comme moi ? demanda-t-il, car je souriais dans mon éventail. Je fis un petit signe de tête tout honteux.
— Ah ! vraiment ! fit Cassagnac avec satisfaction.
— Mais vous êtes jumeaux ! s'écriait à chaque instant la comtesse, je le disais à Blanc, il n'y a pas au monde deux êtres plus semblables !
Je baissais les yeux par modestie et Cassagnac me regardait curieusement.
Quand le grand salon fut débarrassé des pensionnaires de la baronne, nous y avons passé et on m'a fait chanter.
Mais comment chanter sans accompagnement ! J'ai dit une chanson napolitaine. « *O stella argentea »,* un amour de chanson que je recommande à ceux qui aiment le joli et le tendre. « Vous l'avez admirablement chantée » dit Cassagnac, il m'a encore baisé la main en partant. Il croit peut-être que c'est la mode en Russie, d'ailleurs non, c'est un simple acte de respect, cela me plaît.
Mouzay reconduisit ses visites jusqu'à la porte et j'allai lui rappeler que, demain, ma tante les invitait à déjeuner, et rentrai au salon. Et, comme j'entendis Cassagnac qui s'excusait, je revins près d'eux.
— Je suis désolé, Mademoiselle, vous savez si j'accepterais avec plaisir, mais je me suis engagé moi-même pour être ici ce soir ; et, si je n'y vais pas, ce sera une impolitesse, et je ne ferai jamais une impolitesse.
— J'en suis fâchée, Monsieur, mais alors je vous invite à dîner.
— A quelle heure partez-vous donc ? demanda Mouzay.
— A huit heures du soir.
— Et elle invite à dîner, voilà une fête !
— C'est vrai, c'est impossible, alors ce sera à mon retour.
— Toujours à vos ordres, Mademoiselle, mais cette fois vous voyez, je me suis invité moi-même à déjeuner pour ne pas y aller ce soir.
— C'est parce qu'il va chez une femme, me souffla dans l'oreille Mme de Mertens.
— Vous savez ce que Madame vient de dire ? dis-je imprudemment.
— Qu'a-t-elle dit ?
— Oh ! rien, rien.
— Si, dites-moi.
— Non, après, quand je vous connaîtrai mieux.
— Non, je vous en prie, dites-le moi tout de suite, je vous en prie ! et il allongeait la tête et me regardait en disant cela.
— Quelle nature curieuse, s'écria Mouzay, voyez comme il est curieux !
— Eh bien, dites-le moi...
— Eh bien, oui, je suis moi-même curieuse, je vous comprends. Elle a dit : c'est une femme.
— ... C'est vrai ! et, puisqu'il en est ainsi, j'accepte votre invitation !
— Merci.
[HUIT LIGNES CANCELLÉES]
— Je déjeunerai demain chez vous, d'ailleurs il est tout simple que ce qui fait beaucoup de plaisir coûte beaucoup de peine.
Et au lieu de partir Cassagnac et son ombre Blanc rentrèrent au salon et y restèrent jusqu'à une heure.
— Ah ! je suis contente de connaître Cassagnac, m'écriai-je quand ils furent partis car, enfin, il n'est pas tout le monde !
— Je crois bien, dit Mouzay, et j'espère que voilà une victoire que vous avez remportée.
— Quelle victoire !
— Comment quelle victoire ! Paul de Cassagnac le soir, Paul de Cassagnac à déjeuner !
Je suis rentrée répétant : Paul de Cassagnac, Paul de Cassagnac, Paul de Cassagnac, etc.
A onze heures nous attendions nos invités dans un grand salon où était servi le déjeuner.
J'étais en blanc, avec des souliers de satin rouge, noués à la cheville par des rubans de gros grain de la même couleur.
Hier, Audiffret a parlé à ma tante et lui a dit qu'il viendrait à une heure le lendemain.
— Va, me dit ma tante, va dire qu'on le fasse entrer ici quand il viendra.
Je sortis pour donner cet ordre et, dans l'obscurité habituelle des corridors du Grand Hôtel, je vis venir à moi un grand corps qui remuait de tous côtés ses grands bras.
C'était Cassagnac qui me dit bonjour et me baisa la main, devant la femme de chambre de l'hôtel !
Il fit la même galanterie à ma tante qui le baisa au front à la manière russe.
— Quels jolis souliers vous avez, Mademoiselle, mais j'aime mieux ceux d'hier.
Il s'ensuivit toute une conversation sur les pieds et la chaussure. Cassagnac est grand connaisseur.
Ce matin il est plus à l'aise, et il a perdu cette gravité qui, dans un homme de grande taille, m'épouvante toujours un peu.
Blanc est arrivé après Mouzay qui était déjà en retard.
Enfin tout s'est passé le plus naturellement du monde.
Seulement Cassagnac était pressé, à une heure et demie il avait rendez-vous avec le baron de..., diable, j'oublie ce nom, n'importe... Blanc et Mouzay, qui se connaissent depuis quinze ans, se livraient à une conversation assez légère contre laquelle Cassagnac me protégeait sans cesse.
On a parlé de la beauté, et il a déclaré que les brunes n'existaient pas pour lui. Bien que je n'aie aucune idée sur lui, cela m'a fait plaisir, par un sentiment naturel à toutes les femmes.
— Voulez-vous savoir une chose ? dit-il en se penchant vers moi pendant que, de mon air le plus charmant, je parlais à Mouzay.
— Dites.
— Il n'y a rien de plus gentil que vous.
— Oh!
— Il y a des femmes qui sont plus jolies que vous, mais je ne connais personne de plus gentille que vous. Et si je le dis...
Cela m'a fait grand plaisir. Mon frère de Cassagnac est le meilleur garçon de la terre, on lui a fait une réputation de coureur, tandis qu'il n'est que galant à point, bien élevé, parfaitement agréable et bon, bon comme un enfant, c'est pour cela que je l'aime, je ne l'aime que sur parole, car en réalité je ne comprends qu'un seul amour. Toutes ces mômeries fraternelles me sont inconnues ; je parle de mon *fond,* car à la surface et dans le journal et surtout sur parole, j'aime beaucoup de monde fraternellement mais en réalité si je préfère l'un à l'autre c'est toujours avec... une arrière-pensée.
Pour en revenir à Cassagnac, c'est un homme comme doit être un homme, grand, robuste..., il a raconté hier comment il a failli pendre un commissaire de police avec son écharpe lorsque revenant en France après huit mois de prison en Prusse (il a été pris à Sedan) le gouvernement de M. Thiers l'a fait prisonnier à la frontière. Je disais donc qu'il était grand et fort, oui, il a de l'esprit, tout le monde sait cela, il n'est pas charlatan, hier il disait qu'il devait aller en province pour haranguer les électeurs : « On monte sur un tonneau, on se frappe la poitrine et on les enlève. »
Et devant moi il s'est posé en Caton, mais je commence à voir à travers. D'ailleurs j'en suis presque fâchée, j'aime qu'on conserve un certain prestige, un certain mystère, une grande supériorité, quoique ce soit par *charlatanisme.*
Blanc est resté longtemps après lui, nous avons causé de toute sorte de choses.
— Blanc, a dit Cassagnac, est comme tous les officiers de marine, un peu rude, quelquefois même trivial, mais il a un cœur d'or et c'est mon seul ami. Il va nous chercher un hôtel à Paris.
— Elle est étonnante, dit-il à Mouzay, étonnante ! Je la gobe !
[UNE LIGNE RAYÉE]
Il n'avait pas pensé à s'en aller quand Mouzay nous rappela notre départ et partit après force protestations (très vraies), baisers et quelques larmes.