Tuesday, 23 May 1876
# Mardi, 23 mai 1876
Je voudrais pourtant me rendre compte d'une chose. J'aime ou je n'aime pas ? Je me suis fait une telle idée de grandeur et de richesse que Pietro me semble un bien petit seigneur. Ah ! Hamilton !
Après tout, pourquoi ne ferais-je pas un mariage d'amour ? En voilà une idée ! Je brûle de changer de genre de vie et ce désir me pousse à accepter Antonelli. Ma vie ainsi est atroce et je sais qu'il faudrait un miracle pour la changer ; j'en suis lasse, très lasse et j'aurais toutes les peines du monde à refuser de la changer et à me résigner à attendre encore.
Attendre quoi ? Un prince millionnaire ? Un Hamilton ? Et si rien ne vient ?
Je tâche de me persuader qu'Antonelli est très *chic* mais que le voyant de trop près il me semble moins qu'il est.
Voilà une triste journée. J'ai commencé le portrait de Collignon, sur un fond de draperie de satin bleu ciel. C'est tout ébauché et je suis vraiment contente de moi et de mon modèle car il pose très bien.
Je sais bien qu'Antonelli ne peut pas encore m'écrire pour la raison que j'ai dite et pourtant je suis inquiète. Ce soir je l'aime.
Je suis honteuse car je pense que c'est un amour tout... corporel. Ferai-je bien de l'accepter ? Tant qu'il y aura de l'amour ce sera bien, mais après ? Je crains bien que la médiocrité ne me fasse pendre de rage. Je raisonne et discute comme si j'étais la maîtresse de la situation ! Ah ! misère des misères ! Attendre. Attendre quoi ? Et si rien ne vient ! Bah ! avec ma figure, on trouve. Preuve que j'ai à peine dix-sept ans et que j'ai déjà pu devenir comtesse deux fois et demie. Je dis demie pour Pietro*. Supposons que je le trouve convenable et que je l'accepte, mais il y aura alors un an d'attente, et, ce qui est pis, d'incertitudes et de craintes de toute sorte.
Je ne suis pas sortie, j'ai passé mon temps avec mes parents et mes chiens. Faut-il prendre la réalité ou attendre des nuages ? Je n'ai refusé les deux premiers que parce que je les détestais. Ce troisième est le premier qui ne me soit pas odieux et je suis déjà prête à l'accepter ! Oui, moi, mais eux, les prêtres ?
Voilà une nouvelle crainte. Mon Dieu, assistez-moi comme toujours et soyez bon !
J'ai tant à dire et je ne puis pas. Mais vous comprenez bien n'est-ce pas, tout ? Les hésitations, les espérances, les craintes, les désirs, les désespoirs et les élans fous d'espoir et de joie, sans cause ? Vous comprenez tout ce que je voudrais dire, vous comprenez ma situation.
D'ailleurs ce que je ne puis dire ce soir, je le dirai demain ou un de ces jours, car je pense toujours la même chose.