Saturday, 29 April 1876
# Samedi 29 avril 1876
Me voilà donc dans cette chambre bleue après laquelle je soupirais et dans laquelle je soupire.
Les Sapogenikoff ont été chez moi et ont demandé à voir "mes victimes". Il n'y a personne qui ne donne la préférence à Pietro.
Il fait beau, il faudra aller un peu voir le monde qu'il y a, et puis dans des magasins pour plusieurs choses pour chez moi.
Il me faut arranger un atelier, un oratoire, une bibliothèque. Ce ne pourra se faire qu'au retour de Russie d'où je rapporterai de l'argent.
A propos ! et Audiffret ? qu'en faisons-nous ? Absolument *rien. On ne l'a plus vu depuis un mois, il se partage entre la* Pointue et l'OIive et ne se montre jamais à la Promenade.
D'ailleurs poco m'importe, je m'occupe de mon petit amour tranquille pour Pietro. Je crois vraiment que les lèvres communiquent par des petites ficelles invisibles avec toutes les parties du corps et du cœur. Ses yeux étaient dans mes yeux et ses lèvres entrouvertes attendaient mes lèvres n'osant pas aller les chercher. Cette hésitation m'a charmée et j'y ai mis fin. Non, mais me voyez-vous avec un baiser d'homme sur les lèvres ! je ne l'ai pas seulement subi mais je l'ai aussi partagé. D'ailleurs ce fut le premier et le seul. Je n'ai eu ni la volonté ni le courage de l'embrasser sur la figure, c'eut été banal et bourgeois, et lorsqu'il m'embrassait tout tremblant je me contentais de fermer les yeux et de lui mettre les mains autour du cou par les bras, car j'avais très peur qu'en dépassant l'épaisseur de cette espèce d'alcôve de porte ils ne fussent vus de Walitsky qui pouvait arriver d'un moment à l'autre.
C'est assez drôle tout de même, et personne ne le soupçonne, on me croit tout aussi rigide et pure et on s'étonne pourquoi je ne lui aie pas dit que je l'aimais puisque cela n'engage à rien. Voyez comme on se trompe !
Voilà comment est composée la famille. Il y a d'abord et avant tout le cardinal-diacre Jacques Antonelli. Ce grand personnage avait quatre frères dont un, celui qui était directeur de la banque est mort sans enfants laissant sa fortune au père de Pietro. Il lui en reste donc trois, dont un n'a pas d'enfants et n'en aura pas, les deux autres en ont. Le premier a un fils qui, marié à la fille de la comtesse Garcia depuis huit ans déjà, n'a pas d'enfants et n'en aura pas. Ce qui fait que cette branche-là est hors de question. Et enfin il y a le comte Louis Antonelli marié à la comtesse Camille Folchi dont il a eu trois fils: Dominique, Paul et Pierre. Selon les nouvelles lois, l'aîné héritera de la moitié et l'autre moitié sera partagée également entre les deux autres frères.
Le cardinal a fait un testament dans lequel il donne tout à son frère Louis, les autres n'ayant pas d'enfants et étant riches par eux-mêmes ne recevront rien. Louis est aussi très riche mais il a trois fils.
Vous voilà au courant. Et à présent je vais m'habiller. M. Sapogenikoff est ici et regarde comme la chose la plus naturelle du monde que sa femme soit en deuil et qu'elle transforme la chambre de Yourkoff en chapelle où devant un autel formé par des images de saints et garni de fleurs sans cesse renouvelées, elle se retire dix fois par jour pour prier et pour regarder le lit du pauvre homme qu'elle fait préparer chaque nuit comme s'il devait venir y dormir. Cet homme est ou le plus vil des hommes ou un ange du ciel. Nina est enflée et jaune, elle ne prend aucune autre nourriture que des pommes de terre et du thé. Comme nous étions là Barnola vint disant qu'il n'avait appris notre arrivée que ce matin et qu'il allait chez nous lorsqu'il vit notre voiture ici.
Nina, Marie, ma tante, M. Sapogenikoff et Walitsky s'en vont chez nous, tandis que moi, maman, Dina et Olga allons à la musique. Il pleut un peu mais Saëtone Gautier (le frère de Pépino) et deux autres horreurs sont à leur poste. Ils sont si sales et si vilains après les messieurs de Rome que je ne sais que dire.
Saëtone, cette horreur que je nommais l'oncle Saëtone, vient nous souhaiter la bienvenue. Nous le recevons poliment par respect pour nous et parce qu'un pareil être ne mérite rien qu'une indifférente indifférence.
- Et votre portrait, Mademoiselle, celui que vous m'avez promis, que vous n'avez pas donné disant qu'il fallait venir le voir et justement je n'ai pas pu venir, quand le donnerez-vous ?
- Ah ! Monsieur, dis-je en souriant, vous n'étes pas venu le chercher et je l'ai donné à quelqu'un d'autre de sorte que je n'en ai plus à vous donner.
- Voilà ce qui s'appelle parler, dit-il en prenant la chose en plaisanterie, oh ! ho ! c'est vraiment une réponse... mais cela ne m'empêchera pas de venir un de ces jours vous présenter mes hommages.
- Nous serons charmées, Monsieur.
Par quelques mots adroits en parlant de notre amusant séjour à Rome et la manière dont on nous y a fêtées, l'ex-oncle Saëtone pourra penser des choses qu'il ne manquera pas de raconter.
- Mais vous nous resterez à Nice ? demanda-t-il.
- Sans doute nous reviendrons de temps en temps, mais j'aime tant Rome que je vais tâcher de m'y installer tout à fait.
- Tout à fait ? fit Andriot en faisant une mine significative, ce mot se rattache-t-il au cœur que je vois ?
- Oh ! non point, je vous assure.
- Mais oh ! ho ! cependant...
- Je n'en sais rien en vérité.
- Vous n'en savez rien mais je me permets de supposer beaucoup, et...
- A tort, Monsieur, vraiment à tort, dis-je en riant du bout des lèvres.
- C'est égal, ce *tout à fait* me fait un effet...
Au diable le paysan !
Mon Dieu ! Jusqu'où peut aller la méchanceté du monde ! Lorsque Yourkoff se fut tué les gens de Monaco l'enfermèrent dans la morgue et ne voulurent avouer qu'il était là qu'à la demande du consul et à l'exhibition de la lettre que le malheureux écrivit à Nina en lui annonçant sa mort. Le lettre fut reçue à huit heures le lendemain et aussitôt Marie partit par le train de huit heures pour Monaco. Alors on fit les difficultés que je viens de dire, mais elle parvint à le voir accompagnés du consul, du docteur Tchernichoff et du paysan Antonoff. Lorsqu'elle le vit là tout froid et mort elle s'agenouilla, pleura et lui baisa deux fois la main comme c'est l'usage. Qui n'aurait pas fait autant à sa place ? L'enfant a un excellent cœur et elle souffrait du désespoir affreux de sa mère, qui ne serait pas ému à sa place ? Car après tout Yourkoff était depuis quinze ans dans la maison, tout en étant souvent désagréable il était bon, il aimait ces petites filles qu'il avait connues lorsque la cadette avait deux ans à peine. Elles étaient habituées à le regarder comme un parent, et Marie en le voyant mort si subitement et d'une mort aussi terrible était pâle et tremblante et pleurait de toutes ses foces.
Or savez-vous ce qu'on a dit ? On a dit que Yourkoff après avoir été l'amant de la mère était devenu l'amant de la fille, et que poursuivi par la jalousie de la première il résolut de se tuer.
Pauvres petites filles, des anges de patience et d'indulgence, qui vivent tranquillement chez elles, en dehors du monde, ne se mettant jamais en avant, simples et modestes, et on trouve moyen de les charger des plus atroces noirceurs !
Mon Dieu et Sainte Madone, je suis si horrifiée de cette calomnie indigne et au-dessus de tout mépris que je Vous prie, Seigneur, d'avoir pitié de moi ! Qui sait ce qu'on dit sur mon compte !
Cela me donne froid, je vous assure.
Nous avons tous dîné ensemble et après, me souvenant du bon vieux temps, j'allai avec Olga chez moi et, à sa prière, je lui racontai des choses de Rome, ou plutôt lus de ce journal. Je me plaisais à la voir intéressée comme par un roman et cela me flattait.
Elle est encore amoureuse du frère Emile, ce que voyant je lui lus les lettres des moines et des cireurs et elle en fut enthousiasmée et se mit à bavarder et à raconter des histoires de ce beau moujik.
Enfin voilà qu'a-t-il encore voyons ? Oui, il y a une conversation avec Dina que j'allai trouver dans son lit avant de me mettre dans ma coquille.
Nous avons fait la revue des chances de Pietro. Il est bien certain que le dévergondé cardinal donne tout au comte Louis sans compter que le susdit comte Louis a déjà hérité de son frère de la banque, et héritera de son autre frère.
Le beau-père de la Garcia donnera sa fortune à son fils. Mais son fils n'a pas d'enfants et sa femme née Garcia est trop grasse pour lui en donner. Les Antonelli comptent aussi sur cet héritage-là. Mais comme il est bon de prendre les choses en pessimiste pour ne pas être désappointé mais au contraire plutôt être agréablement surpris, laissons de côté cela et ne parlons que du cardinal et de l'autre frère. Certes ce sont là des fortunes royales mais il y a trois fils. Pietro n'aura que la quatrième partie puisque l'aîné reçoit la moitié. Et puis il faut pour cela que le cardinal meure, et que son père meure, et le père n'a que soixante-quatre ans, et fort robuste qu'il est il pourra en vivre facilement encore dix ou quinze et peut-être plus, car on meurt vieux dans la famille. Jusqu'à là donc les fils seront dans une entière dépendance. Et pour rien au monde je ne veux me marier dans une famille, moi qui m'impatiente du moindre semblant de résistance chez nous où je suis la maîtresse. Je ne veux me marier que pour être chez moi ou chez mon mari qui serait tout à fait chez lui à son tour. Je veux avoir mon palais, mes équipages, en un mot vivre indépendane et c'est là un désir très respectable car il garantit le bonheur du mari, de la femme et la paix de toute la famille, combien de malheureux ne doivent leur malheur qu'à cette vie entre le père et la mère ! Maman en est la preuve vivante. C'est dommage car Pietro est très gentil.
Puis Dina me dit combien elle regrette mon dégoût pour Bruschetti, Bruschetti est riche, comte, indépendant, et en venant à Nice il ferait crever d'envie tous les gens d'ici qui ont fait un tapage du diable pour la venue de Loëbecke et de mon cousin Paul. L'arrivée de Bruschetti ici, avec ses chevaux et son entourage chic ferait du bruit. Il est dédaigné à Rome par la coterie essentiellement romaine qui regarde comme un intrus chaque homme de la province, et encore au bout de quelques années Bruschetti ne sera que le bienvenu. Tandis qu'à Nice on se bat pour un Roissard, il serait regardé comme un dieu. Je suis de l'avis de Dîna, mais je ne pouvais pas agir autrement. Je regrette bien que Bruschetti me soit si odieux mais c'est plus fort que moi. S'il m'était seulement un peu supportable je ne demanderais pas mieux. Mais la vanité flattée n'est pas plus forte que ce dégoût insurmontable et je n'en aurais aucun plaisir, tourmentée et misérable.