Tuesday, 4 April 1876
Maman veut m'effrayer en me parlant de maladies. Cela ne sert à rien d'autre qu'à m'ôter la tranquillité. Mais comme le but principal de sa vie est de troubler son repos et celui de ceux qui ont le malheur de l'entourer, elle continue à me martyriser. Elle sait bien que nous partons le 16, et que jusqu'au 16 il n'y a pas beaucoup de jours, mais elle vient à chaque instant me dire qu'il y a telle maladie, ou que tel et tel vient de quitter Rome, ou que tel autre vient de mourir. Tout cela je vous jure dans le seul but de produire des petites scènes où je me bouche les oreilles, répète que nous partons le 16 et énervée, ennuyée, troublée cours m'enfermer. [En travers: Elle avait bien raison. Si j'étais partie, ce serait si bien.] On s'étonne de ce que je m'enferme toujours, je voudrais bien voir une autre à ma place. Après une de ces scènes maman vient toujours me prier d'ouvrir, avant j'ouvrais, à présent jamais, car elle venait seulement pour continuer les conversations épineuses et me mettre à bout.
A présent j'ai un système, je bouche les oreilles et dis:
- Vous voulez une scène ? Moi, je n'en veux pas. Adieu.
Mais voyant que je me sauve elle prend bien soin de me crier quelque chose de si désagréable que j'arrive chez moi furieuse. Le trait du Parthe, renversé.
A quoi sert de me tirailler, de me parler de maladies ? Pour cela nous ne partirons pas avant le 16, même si même je ne m'y opposais pas.
Tout l'hiver elle me tourmentait pour aller à Naples, je répondais toujours que je ne voulais pas interrompre mes leçons et aller me déplacer Dieu sait pourquoi. Voyons, n'avais-je pas raison ? Quel plaisir de faire ses malles, aller à Naples, revenir encore à Rome ! tandis qu'il est tout simple d'aller à Naples en quittant Rome. Ainsi veux-je faire, eh bien, à présent c'est Madame ma mère qui me tourmente pour ne plus y aller. Les raisons ? Aucune.
Vraiment il faut avoir une organisation spéciale pour ne pas crever d'agacement. Je ne comprends pas ce caractère toujours en quête de quelque chose de tourmentant, de désagréable à dire. On fait tout ce que je veux mais en ayant soin de faire de façon à m'ôter tout l'agrément que je me propose d'avoir, à m'ôter le repos, à me tourmenter. On reste à Rome et on tâche de toutes ses forces de me faire craindre des épidémies, de m'empoisonner d'une façon ou d'une autre mon séjour !
Nous sommes au printemps. On dit que toutes les femmes embellissent dans cette saison. C'est vrai à en juger d'après moi. La peau devient plus fine, les yeux plus brillants, les couleurs plus fraîches. Je ne suis plus paresseuse, j'ai envie de toujours sortir, de tout voir, d'aller partout. Nous sommes au 4 avril. J'ai encore quinze jours de Rome, non, moins; douze jours seulement. Comment faire avec Pietro ? Comme c'est étrange, tant que je portais un chapeau de feutre nous étions en hiver, hier j'en ai mis un en paille et à l'instant nous sommes au printemps. Souvent une robe ou un chapeau produisent cet effet, comme souvent aussi un mot ou un geste amènent une chose qui se préparait depuis longtemps mais qui ne semblait pas encore être, à laquelle il fallait ce petit choc. Je m'exprime mal, avez-vous compris mon idée ? Sans doute si vous êtes intelligents, tandis que si vous n'êtes pas intelligents ça m'est égal. Je ne me soucie d'idiots.
Il faut m'habiller et aller au palais Borghése et puis à la villa Torlonia, l'ancienne villa Albani que le prince Alexandre Torlonia vient d'acheter pour le prix de trois millions. C'est une merveille, dit-on. Je voudrais pouvoir me payer des caprices de trois millions. Et qui ne le voudrait pas ? Comme Nice serait belle si Pietro y allait avec nous ! J'espère que son séjour au couvent et sa réconciliation générale lui donneront assez d'indépendance pour venir. Voyez en quoi Torlonia gagne sur Pietro. Torlonia fait ce qu'il veut. Il est tandis que Pietro n'est pas. Cela l'abîme beaucoup. L'indépendance et de l'argent le rendraient dix fois plus chic.
Il n'y a rien qui anéantisse un homme autant qu'une dépendance stupide, pour une femme c'est différent; et même la femme gagne à faire ce qu'elle veut.
N'oublions pas d'acheter les quatre cœurs. Un pour moi, un pour Dina et deux pour mes Grâces. A.T.E. C'est vraiment joli. Et dire que l'idée n'est pas de moi.
L'époque du voyage en Russie si désiré, approche. Dix fois tant mieux.
Nous avons visité la villa Torlonia, elle m'a beaucoup plu, bien que je sentisse son infériorité par rapport à celle de Borghése. On n'y entre pas en voiture. Nous y avons rencontré les Sarasin qui ont présenté leurs amis M. et Mme Rigaud, et nous avons revu le palais ensemble. De là, à l'atelier de mon professeur Katorbinsky, où nous avons trouvé Mlle Soukowkine prenant une leçon. Katorbinsky est un garçon de talent à en juger par les innombrables toiles ébauchées qui encombrent le studio.
A la musique nous avons causé avec un M. Simonetti que la Soukowkine a présenté il y a quelque temps. Ce monsieur nous a montré la princesse de San Faustino qui s'est habillée tout en blanc. Honneur à moi, la lionne m'imite.
- Vous avez donné la mode, dit Simonetti, mais vous avez été la première, les autres ne font qu'imiter.
Je suis fatiguée par ce temps chaud et lourd; sur le Corso j'ai vu Torlonia gesticulant avec deux hommes mal mis. Vraiment il salue d'une façon remarquable. En suis-je assez folle ! je l'ai si peu vu, je le vois si peu ! Toutes ses paroles me reviennent peu à peu à l'esprit et je les range par ordre comme on fait des objets d'un musée. Il a l'habitude de prendre à tout propos la main comme pour interrompre ce qu'on va dire et de dire: *Non, écoutez.* Eh bien je ne fais que cela. Dina en est énervée, elle ne peut pas porter un verre d'eau à sa bouche sans que je lui arrête la main avec l'éternel: Non, écoutez.
[En travers: Je ne comprends pas ce qu'il y a de si beau d'admirer ce Torlonia pour que je m'en vante à tout moment.]
Torlonia ne m'a jamais pris la main, mais à maman, c'est égal. Je suis triste. Le diable m'emporte *je* m'humilie ! Non, écoutez, j'ai déjà eu trois passions malheureuses: Hamilton, Audiffret et Torlonia. Merjeewsky, Bruschetti et Antonelli; les trois comtes sont une compensation pour les autres trois. Je ne compte pas encore Plowden, je suis si prudente.
Et maman qui parle de Torlonia comme de tout ce qu'il y a de plus adorable et de plus irrésistible au monde ! Pourquoi ! Je vois bien assez moi-même. Les cheveux dont quelques-uns tombent toujours sur le front, cette barbe insolente et cet air plein de volonté et de caprice m'ont bouleversée des pieds à la tête et de la tête aux pieds. C'est bête de m'encourager à aimer un homme qui ne m'aime pas. Et qui me force de m'encourager ? Le diable, c'est évident. Par un bizarre entêtement je veux toujours en parler et en parler me fait un plaisir incompréhensible. D'ailleurs c'est toujours ainsi. Pourvu que je ne sois pas punie pour mon infidélité préméditée au moine.
La baronne de la table d'hôte est charmante; après-dîner elle nous a invités chez elle; j'y suis restée une heure à mon aise et contente. Les Sarasin la connaissent, c'est une de l'aristocratie de Genève et elle a un château entre Genève et Lausanne en face du Mont Blanc. Ce château est bâti il y a si longtemps qu'on n'en sait rien; on sait seulement que la reine Berthe l'a donné à un de ses chevaliers.
La grasse baronne nous invite d'y venir passer quelque temps; elle m'a embrassée sur les deux joues quand nous la quittions. Cette dame est pleine d'esprit, d'un esprit si vif, si frais et surtout pour une femme de cinquante-huit ans. Une de ses filles est mariée au petit-fils de Necker, le Necker de la première révolution, de Louis XVI.
Et si Pietro ne revenait pas ! Non, écoutez, j'en serais désolée, vraiment désolée, j'en pleurerais; pour m'en consoler il faudrait rien moins que Torlonia, or comme Torlonia ne me voudrait pas consoler je resterais inconsolable. Ou inconsolée.
J'ai ouvert une encyclopédie au hasard, et j'ai regardé la sixième ligne à droite pour savoir si Pietro pense à moi, voilà ce que j'ai lu:
- "... manière fatale, l'âme pense et ne peut pas ne pas penser".-
J'en suis tout attendrie et s'il arrivait en ce moment je me jetterais à son cou. On a des moments comme ça, mais ce serait inconvenant, c'est pour cela qu'il n'arrivera pas en ce moment, il va arriver quand je ne serai pas si tendre. Non, écoutez, nous irons voir le Colisée au clair de lune.
Voyons, demandons au livre si Audiffret pense à moi, puis *ce qu'il pense de moi* et comment il pense à moi.
A la première question voici la réponse: "dans la comédie surtout".
A la seconde: "des encensoirs, des confessions, effet d'une popularité qui augmentait tous les jours". Les réponses sont satisfaisantes, mais je vais recommencer, il est établi qu'il pense à moi dans la comédie surtout, c'est-à-dire quand il est au théâtre, demandons *comment* il pense à moi: "Mais rien ne s'y trouvait de ce qui ne s'emprunte pas." Ça n'a pas de sens commun, il faut recommencer, cette fois ce sera la dernière, pour tout de bon en un mot: "... Manière fatale, l'âme pense et ne peut pas ne pas penser".-
La même chose qu'Antonelli. Non, écoutez, c'est trop beau, je vais recommencer par modestie.
- "d'autres jeux tels que les prestants, pour obtenir le grand jeu".- C'est charmant.
Non, écoutez, bon, voilà que je dis le *non écoutez* à chaque pas et sans le vouloir, non, écoutez, dis-je, je pense à Pietro. Je vous dis que loin de l'humilier son amour le relève et déteint sur moi. Je lui suis reconnaissante, bête que je suis, s'il m'aime c'est que ça lui fait plaisir, il n'aime pas par philantropie ou par abnégation. Il n'y a pas de quoi être reconnaissante.
- "On ne peut rien inventer de mieux, que l'amour".- a dit Villemain dans ses essais sur le roman. Je puis bien le penser quand un homme aussi savant et aussi sérieux l'a dit ouvertement; peut-être pas tout à fait dans le même sens que je l'entends, mais n'importe, presque dans le même. Je n'écris plus mon roman, j'attends l'inspiration qui ne vient pas.
Encore trois jours.
Visconti a été ce soir, il venait du dîner de la princesse Ouroussoff, il a cité des noms, j'écoutais à la porte, et mon désespoir et mon tourment m'ont de nouveau rendue si misérable, si misérable, si misérable !
Ah ! si Pietro revenait. Il me fait tout oublier. Je ne sais pourquoi je crois que c'est mon devoir de parler de Torlonia après avoir parlé de Pietro.
Demandons au livre si Torlonia pense à moi. Oh ! ho ! quelle réponse ! bigre ! écoutez: "Toute sa vie, pour établir ce joug plus gênant qu'utile". C'est superbe. C'est trop beau, demandons encore une fois, par modestie: "Contre le despotisme militaire de la république contre l'empire".- je ne comprends pas bien, encore une troisième et une dernière fois, voyons: "dont il a répété les erreurs avec une docilité un peu trop crédule".
Non, écoutez, c'est bête tout cela.