Monday, 3 April 1876
Je m'étonnais de ce qu'il n'avait pas encore parlé à ses parents. Mais que leur dirait-il puisque je lui dis que je ne l'aime pas. Si je lui avais dit le contraire, si j'avais consenti à ses propositions, ce serait autre chose.
J'ai vu la charmante princesse Marguerite. Elle a vingt-quatre ans et elle est adorable. Est-il possible que le singe Humbert lui préfère des vieilles comme la princesse Ginitti et la duchesse de Rigano ! Il est un singe, direz-vous, il est tout naturel qu'il aime des singesses. Non, ça n'est pas naturel, les laids aiment les belles.
Cinq jours encore et Pietro sortira de son *buen retira.* Je suis en quelque sorte contente de ces cinq jours d'absence, je me coucherai de bonne heure et serai plus fraîche et plus forte. Et Plowden ? Plowden ne reste jamais après onze heures et demie et Plowden arrive à neuf heures.
Quel dommage de partir, et il le faudra bientôt, le 16 ou le 17 de ce mois. J'aime Rome.
[Sept lignes rayées suivies d'une page enlevée par Marie]
Je suis tout d'un coup prise d'une grande tendresse pour mon pauvre moine, et je m'empresse de l'écrire. Il est minuit. Que fait-il à présent ? Il dort, sans doute. Lui a-t-on au moins donné un lit ou bien le fait-on coucher sur une "froide pierre". Par dépit je vais l'aimer ce soir. Je suis bête peut-être mais cela me semble une espèce de vengeance du mépris de Torlonia.
- J'ai un affreux dépit contre cette femme, a dit Torlonia lorsque nous l'avons vu la dernière fois au Pincio, un affreux dépit !
— Et pourquoi ? demande maman.
— Ah ! Madame, vous ne savez pas, cela dure depuis le Capitole.
Je me souviens au Capitole, je n'ai fait que lui tourner le dos et recevoir avec le plus grand mépris ses avances. Ce n'est pas qu'il m'eut déplu, mais je ne cherchais et ne voyais qu'Antonelli. Je ne me pardonnerai jamais cela ! Torlonia a tout fait pour que je lui parle, il m'a suivie, il m'a parlé, et je n'ai seulement pas fait attention à lui. Dina ne faisait que me souffler:
— Mais regarde-donc, voilà le blond sympathique, parle-lui, il est si gentil.
Et je ne l'ai pas écoutée ! Et encore à l'Apollo au premier bal, il est venu et est resté devant notre loge et je lui répondais à peine. Il me parlait très près et il sentait le cognac. Puis quand je rentrais dans la loge avec Mechtchersky je le vis assis dans l'embrasure d'une fenêtre du corridor et très occupé avec un domino.
— Je te fais mon compliment ! lui dis-je, en passant.
J'étais un peu fâchée de le voir si occupé avec cette femme, car il était tout de même le blond sympathique. O bête, ô brute, ô folle ! Je suis allée chercher Antonelli ! Quand Clément était là, et me cherchait !
Tiens, et ma tendresse pour le frère moine ? Via !
— Non vraiment, me dit Torlonia, vous m'avez rudoyé d'une façon tout à fait... vraiment inqualifiable, au Capitole.
Je crois bien j'étais folle. Chienne de femme ! Brute insensée ! Non, je ne me le pardonnerai jamais.
Ah ! fichu-Clément, tu me craches dessus ? Bien ! je vais aimer Antonelli ce soir, ça ne te fait rien et tu ne le sais même pas mais je vais l'aimer pour t'enrager. J'en éprouve une certaine satisfaction. Non, c'est vexant. Il a beaucoup d'esprit ce diable de duc. Jusqu'à présent je n'ai eu que des comtes Merjeewsky, Bruschetti, Antonelli; et un simpe mortel: Plowden. Cela fait quatre. C'est peu. Au lieu d'être honteuse de tomber amoureuse six fois par semaine, j'en suis fière. Je suis une fanfaronne d'inconstance, cela m'amuse. D'ailleurs c'est très bien, ne serait-ce que pour donner la réplique aux hommes, pour avoir le dernier mot pour ainsi dire.
Pauvre Pietro, qu'il pense à moi en ce moment, je pense aussi à lui. Il n'a qu'à en remercier Torlonia. Non, je me calomnie. Je ne sais pourquoi je me vante d'être amoureuse du fichu-duc. Je ne suis pas amoureuse de lui, si, non, si... d'ailleurs je n'en sais rien. Je reviendrai à Rome l'hiver prochain et dans de meilleures conditions, il faut l'espérer.
Le 13 est la date de Torlonia par rapport à moi, c'était aussi la date de Hamilton, toujours par rapport à moi. Il a été présenté le 13 mars, lundi, il y a trois semaines aujourd'hui. Ce n'est pas déjà *si beaucoup* et il y a encore de l'espoir. Fi ! Non, c'est absurde.
Presque chaque fois qu'il m'a parlé, c'était un lundi.
J'ai peint toute la journée et vers six heures on est venu me chercher et ayant mis un chapeau de paille d'Italie couvert de plumes blanches et retroussé derrière par deux roses jaunes, je suis sortie. Ce chapeau me donne l'air aussi Watteau que possible, d'ailleurs c'est la même forme que l'été dernier. Reboux me connaît, je n'ai eu qu'à lui écrire il y a de cela sept ou huit jours.
Je me suis ennuyée, je n'ai pas vu le petit, le gras, l'ivre Torlonia. Ivre, gras et petit mais irrésistible, foi d'honnête femme. Demandez à toutes les femmes, à des vraies, et elles vous diront la même chose.
Quand l'homme est arrivé au point où en est Torlonia, pour moi, il ne lui manque plus qu'une chose: la divinité. Et l'absence la lui donne. Torlonia est hamiltonisé. C'est bète comme tout, convenez-en, mais c'est vrai.
- Antonelli n'est pas tout à fait beau, ai-je dit il y a de cela quelque temps, mais il n'y a personne de mieux à Rome.
Il y a quelqu'un de beaucoup mieux comme vous voyez.
M. et Mme Sarasin et Plowden ont passé la soirée chez nous. J'ai eu la bêtise de donner ma photographie à Plowden, je le regrette à présent j'y ai même mis ces deux mots en lettre d'imprimerie PAX TIBI. Je suis ennuyée d'avoir fait tout cela. Mme Sarasin est une charmante petite femme, simple, gentille et parfaitement élevée, son mari est un Suisse en bois, qui a beaucoup voyagé. Ils partent après-demain.
On m'a très effrayée en m'apprenant qu'un des Swedomsky est malade de la... [Dans la marge: petite vérole] vous savez cette maladie que je crains même de nommer et qui me remplit de terreur, d'horreur et de stupeur.
Pauvre Pietro, il me manque. Mais s'il m'a menti ! Non, pourquoi douter de tout. C'est qu'aussi c'est par trop incroyable. Au couvent !
La baronne de la table d'hôte et son fils sont suisses. Ils sont entrés chez nous après le dîner pour voir mes peintures. Ils sont tous les deux excessivement rouges, excessivement gras et excessivement gais. J'ai bavardé et les ai fait rire comme des fous.
Pietro pourra bien s'offenser parce que j'ai donné ma photographie à Plowden. Ce cher Pietro m'a tant priée de lui en donner une. Mais ça ne fait rien, il sera récompensé, je ne crains pas de l'offenser car il est toujours mon cher, mon très-cher favori.
Il a encore quatre jours. Et s'il ne revenait pas du tout ! Non, ce serait trop chagrinant. Je dis que son amour a déteint sur moi.
Plus de bagues pour notre société ! Dina a inventé une chose adorable. Un cœur d'argent avec les initiales: A.T.E. Vous allez voir qu'on ne pouvait rien imaginer de mieux. D'abord un cœur est le signe de ralliement le plus naturel pour une société comme la nôtre, tout le monde porte des bagues, tandis que ce cœur d'argent sera d'un effet magnifique. Ensuite les initiales sont les premières lettres de nos trois noms: Aglaé, Thalie, Euphrosine et ces trois lettres peuvent également signifier: a te, ce qui veut dire en italien *à toi* ; et ensuite l'A peut signifier Antonelli, le T Torlonia et quant à l'E nous lui trouverons bientôt une signification si on n'est pas content d'f-mile.
N'est-ce pas que c'est à propos, très simple et très original ? Il ne faut plus chercher, on ne trouverait rien de mieux... *C'est adorable !*
Je pense à ce cher ami qui languit dans une cellule comme l'âme du très-corrompu Emile. Je l'ai beaucoup oublié ce charmant Surprenant. Je ne comprends plus mes rages d'autrefois et ne m'en fiche plus. Mais sans doute en le revoyant je reprendrai de nouveau un caprice pour lui.
Comme c'est long jusqu'à samedi soir ! mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Quatre soirées sans Antonelli. Est-ce qu'il s'ennuie sans moi ? Parbleu ! vous en doutez, moi je n'en doute pas, car si je m'ennuie il doit s'ennuyer puisqu'il m'aime. Je ne puis comprendre toutes ses émotions parce que je n'aime pas, et il doit en éprouver beaucoup. Pauvre cher moine. Nous irons voir le Colisée au clair de lune à cheval.