Sunday, 2 April 1876
Après le Caccia-Club, après la Barcaccia, après Fanny Lear, Marie Saxe, Torlonia, Saint-Joseph, Pandola ! Je suis curieuse et impatiente de le voir à la sortie du couvent.
Ma tante me demande ce qui en est de Torlonia. Je lui ai répondu par un triple hélas. Je crois bien. Misérable Clément ! Il me plaît et je ne lui plais pas !
N'étant pas sortie je ne l'ai pas vu et, ne l'ayant pas vu, je ne suis pas contente.
Cette coquine de Fanny Lear I Des lettres de change avec une fausse signature du roi ont apparu depuis quelques jours, et le tribunal de Bologne a lancé un mandat d'amener contre le comte Mirafiori. On a démenti tout cela, mais les journaux allemands se sont déjà emparés du scandale.
Je n'ai fait qu'avoir faim et manger, et faire des réussites. Ces cartes me troublent la raison, je suis inquiète et les consulte. C'est bête car elles ne disent pas la vérité. Question de hasard. Mais je suis inquiète. Je ne me pardonnerai jamais d'avoir été dupée par Antonelli ! Il ne mentait pas, on ne peut pas mentir comme ça ! Si, une fois qu'on est lancé. C'est très bien de ne croire à personne car on n'est jamais trompé, on n'est jamais désillusionné, mais c'est aussi très tourmentant. Si je croyais à ce qu'il m'a raconté, je passerais ces huit jours dans une calme béatitude me lamentant sur le sort du malheureux moine; mais aussi quelle désillusion si j'apprenais qu'il m'avait menti, s'il ne revenait plus ! Tandis qu'à présent je suis préparée à tout, mais s'il m'a trompée la colère n'en sera pas moins furieuse. Mille noms d'un monseigneur ! Le duc de Hamilton, le grand monde, les richesses, Torlonia, Antonelli, le procès, tout se confond dans ma tête, tout tourbillonne et me rend malheureuse comme les mosaïques des thermes de Caracalla !
z.. Zucchini se nomme Antonio. Il peut dire comme dans l'Apocalypse: "Je suis l'alpha et l'omega, le commencement et la fin". C'est-à-dire je suis l'A et le Z. N'importe. Je suis triste.
Pietro m'écartait de mes tristes préoccupations, il n'est plus là et je suis jusqu'aux oreilles dans *mon tourment.* Il est d'accord avec ses parents pour s'éloigner de moi, il est parti exprès pour cela, pour commencer le froid, pour amener une rupture ! Et je me suis laissée prendre par cette grossière invention et je ne l'ai pas mis à la porte ! Aigle et lion ! C'est trop m'humilier. Pourquoi suis-je indigne d'être sa femme ! Non, ce n'est pas vrai, je dis des bêtises, il n'est d'accord avec personne et personne ne veut l'éloigner. Ils seraient trop heureux tous de m'accepter. Je suis folle ce soir.
Non, ce n'est pas Antonelli qu'il me faut. Il me faut un Hamilton. Noblesse, haute position et fortune, je ne veux pas être parmi les grands, je veux être au-dessus des grands. En prenant Pietro je serais dans le grand monde mais je ne serais pas une étoile, je ne serais qu'une des petites constellations qui forment la Voie lactée. J'aimerais mieux être la première à Nice que seconde à Rome. Je suis tourmentée, ce n'est pas ce soir seulement mais toute ma vie, par cette folle ambition. Si par moments je n'en parle pas, c'est que je suis lasse d'en parler, ou qu'un Pietro quelconque me le fait oublier en m'amenant à des pensées plus jeunes et plus simples. C'est pour cela que je tiens à Pietro, c'est pour cela que je tenais à Audiffret.
Pourquoi est-ce Antonelli au lieu de Doria ! Je ne dis pas Torlonia parce que Torlonia est fils d'un cadet et assez pauvre. Je parie que vous diriez: Tu désires Doria parce que Doria ne te veut pas, et si l'aimait tu en désirerais un autre. Je vous prouve que vous dites des bêtises en ne désirant pas Torlonia puisque Torlonia ne me veut pas du tout. Et qui sait, peut-être Torlonia sera riche et grand. Personne ne sait l'avenir, mais je sais le présent. Pour le moment Torlonia a vingt-cinq mille francs par an. Est-ce assez laid que le duc de Hamilton soit marié et ne puisse plus être à moi ! Vous pensez peut-être que l'idée de Hamilton m'est passée. Je suis toujours la même, vous pouvez vous en convaincre en lisant mon journal. Les détails et les nuances changent mais les grandes lignes sont toujours les mêmes. Dieu, est-il possible que tout cela soit en vain ! Dieu, ne punissez pas une créature indigne et vaine. Je vous jure que je suis honnête au fond, incapable de lâcheté, de bassesse, de cruauté, de dépravation. Je suis ambitieuse. Voilà mon malheur. Les beautés et les ruines de Rome me montent la tête; je veux être César, Auguste, Marc-Aurèle, Néron, Caracalla, le diable, le pape ! Je veux et je ne puis rien, et je ne suis rien !
Pauvre Pietro, comme il doit s'ennuyer dans sa cellule; il pense à moi, moi aussi je pense à lui, pas autant et pas de la même manière peut-être, mais je pense à lui quand même. Je veux lui croire, je veux le plaindre, je veux le savoir au couvent et... et je ne peux pas !
Domine, dona mihi fidem !
Je crois que c'est correct, d'ailleurs la plupart ne sait pas le latin et se contentera du mien quel qu'il soit.
Il y a longtemps jusqu'à samedi. Je m'ennuie sans Pietro. Je voudrais l'emmener avec moi à Nice, je lui donnerais des rendez-vous le soir au jardin, je déteste le voir avec tout le monde et j'adore rester seule avec lui, l'écouter, le toucher; quel dommage qu'il soit ce qu'il est ! Je pourrais l'aimer beaucoup, peut-être.
— Je vous aimerai toujours, m'a-t-il dit avant-hier.
Je ne demande pas tant que cela.
C'est gentil d'être enfermé dans un couvent, il doit s'ennuyer beaucoup, pauvre ami. J'ai eu tort d'avoir raconté cette affaire aux miens, je suis indigne de confiance. Mais je ne pouvais pas faire autrement, maman était furieuse.
— Comment disait-elle, ils font mine de nous refuser, tandis que nous ne les désirons pas, ils pensent que ce serait un si grand bonheur pour nous ! C'est humiliant, c'est sale, c'est blessant ! Elle avait raison ma mère, eh bien il fallait la calmer et me relever à ses yeux.
Mais comme je serais humiliée si tout cela n'est qu'une invention, Si Antonelli s'est moqué de moi !
Indulgentia plenaria perpetua pro vivis et defunctis. Amen.
Les moines, les églises, les couvents, tout cela m'amuse beaucoup et j'aime Rome à cause des frocards qui y régnent. Cela me plaît, de loin bien entendu, car je ne voudrais pas être dans un couvent moi-même.
Je reviens de chez Spillman où nous avons déjeuné en sortant de l'église. L'église russe de Rome se trouve dans le palais de l'ambassade et est très petite de sorte qu'on y est comme dans un petit salon. A la fin de la messe nous étions seules isolées, tous les autres et l'ambassadrice en tête ont formé des groupes, allaient, venaient, se parlaient. Je n'ai rien dit à maman et nous sommes allées chez Mme Sarasin mais nous l'avons rencontrée sur le chemin avec son mari. Elle est si contente de voir maman que sa petite figure blanche et rose me paraît charmante. Ils étaient une seconde fois chez nous et, maman étant malade et nous au Pincio, n'ont trouvé personne. Nous les rencontrons encore chez Spillmann. Après quoi je m'enferme, ouvre mon malheureux journal et fonds en larmes. Il y a longtemps que je n'ai plus pleuré.
Appletcheieff est à Rome, il m'a saluée à l'église. Il connaît déjà l'ambassadeur et sa femme de sorte que lorsque Mme Appletcheieff viendra elle trouvera tout préparé. Savez-vous l'histoire de ces deux ménages ?
Yxkull était un vieux célibataire, il avait un secrétaire nommé Glinka, qui était marié lui. Un beau jour Glinka surprend l'ambassadeur avec sa femme, il le saisit si fortement par la main qu'il lui démet un doigt et le force à épouser sa femme après s'être divorcée avec elle et pris sur lui tous les torts devant le Synode. L'histoire n'est pas ancienne, tout cela s'est passé il y a trois ans. Glinka alla comme secrétaire d'ambassade en Suisse en emmenant ses deux enfants et le baron Yxkull alla épouser l'ex-femme de Glinka à Nice. N'est-ce pas que Glinka est un noble cœur. Appletcheieff a pris sa femme dans une maison de dépravation de Pétersbourg, et la présenta dans la société de Pétersbourg d'où il fut chassé dès qu'on eut appris qu'il n'était pas marié. La même chose s'est répétée à Nice. Alors il épousa sa maîtresse et on ne les chasse plus, au contraire.
N'est-ce pas atroce de voir honorer et recevoir partout de pareilles canailles et d'être soi-même propre, noble et honnête, et n'être reçue nulle part comme la dernière des malheureuses !
Je suis trop misérable pour écrire, trop misérable pour être ambitieuse, je regarderais comme un bonheur suprême si je pouvais seulement avoir une place quelconque dans la société. Tous ces Russes à l'église nous regardent comme des *choses* et pas comme leurs semblables. Je ne peux même pas tenir la plume.
Je voudrais être laide, mal mise, irremarquée ! [sic]. Je me déteste, je déteste tout le monde. Au lieu de me faire vivre comme ça, mon Dieu, faites-moi mourir ! Cela vaudra cent fois mieux.
A deux heures et demie je suis sortie seule et j'ordonnai au cocher d'aller à San Stephano Rotondo. Une fois passé le Colisée je lui demandai toute sorte de renseignements sur les couvents et dis de passer au pas devant celui de San Giovanni, mais il n'était pas tout à fait trois heures; je fis aller plus loin et Luigi me voyant si avide de couvents me montra un de femmes, et je suis encore retournée sur la place de San Giovanni e Paolo. Il était trois heures juste, il faisait chaud, je fis arrêter en face du couvent et le dos tourné au soleil attendis. Les quelques fenêtres qui donnent sur la place sont grillées et bouchées.
- Pour voir m'a dit Pietro, il faut aller à la villa Mattei.
Je voyais la villa Mattei en face mais je ne me suis pas hasardée toute seule et habillée de blanc, au surplus je n'avais pas un sou avec moi. Deux femmes couchées au soleil, un mendiant, un enfant, de temps en temps des moines de différentes couleurs, des prêtres et des ruines assez amusantes furent tout ce que je vis. Pour ne pas avoir l'air d'une folle j'ai visité deux églises quelconques et je suis rentrée. Il n'a sans doute pas pu se montrer, mais à sa sortie je lui ferai un crime de cela. Je ne doute plus. Pourquoi me ferait-il ce conte ? Pourquoi ne dirait-il pas simplement qu'il va à Terracina ? Il faut être incrédule, mais il faut aussi se rendre à l'évidence. Malheureux I *Requiescat in pace .*
Aujourd'hui à quatre heures a lieu à la villa Borghése sur la place de Sienne une course d'homme et de cheval.
Le nommé Bertaccini a proposé un pari au comte *Je ne sais pas qui.* Le pari est de quatre mille francs, l'homme s'engage à faire soixante fois le tour de la place de Sienne, quarante-quatre kilomètres à peu près, en moins de temps que le cheval de ce comte, allant au trot.
Un défi aussi curieux et un temps magnifique attirent une foule immense.
Nous sommes allés sur le gazon où se promenait toute Rome élégante, et les Russes aussi, la baronne Yxkull, la comtesse Kisseleff, mère de Torlonia, les Mechtchersky, la princesse Ouroussoff, le prince Obolensky etc. etc. Il va sans dire que j'étais sur des épingles et ne savais où regarder, lorsque pour me consoler vint mon ami Bruschetti. Je fus de suite consolée et nous sommes remontés en voiture au bout de trois minutes.
Pourquoi s'approcher ! Est-ce qu'il ne voit pas que je ne veux pas lui parler, qu'à peine je ne lui tourne pas le dos, que je le hais !
Il n'est même pas bon comme cavalier, il n'est pas du Caccia-Club, il n'est pas de la jeunesse dorée de Rome, et je le hais ! Il est riche, que voulez-vous que je fasse de sa richesse ! Au diable l'affreux animal ! [Une ligne rayée] Tout le monde se moque de lui surtout depuis que je l'ai refusé. Torlonia avait les yeux si rouges que je pense qu'il était parti comme il dit. Je l'ai vu s'approcher de Mlle Mechtchersky et lui empoigner (c'est le mot) familièrement la main. Cela m'a mise en rage, parce que Clément parlait à une femme mais elle m'a aussi consolée parce que Clément a été le même avec la princesse qu'avec moi; libre, insoucieux. La course a fini après six heures, la foule a débordé comme un océan furieux et s'est mise à franchir les barrières nous forçant d'arrêter pour quelques instants pendant lesquels Torlonia vint nous dire que c'était l'homme qui avait gagné. J'étais triste, furieuse, et ces quelques mots du misérable duc me rendirent gaie et presque calme.
J'ai été toute la journée en l'air, je suis très fatiguée et très amoureuse de Torlonia. Il est petit mais il paraît grand et majestueux. Grand seigneur et canaille, faites un mélange de tout cela et vous aurez Torlonia. Il a ce qu'avait le duc de Hamilton, je ne puis dire ce que c'est. Je me rappelle à présent, quand je conduisais ses chevaux il m'enveloppa les pieds et me couvrit la robe de sa couverture de drap avec une plaque d'argent avec un C. Il le fit si bien, si naturellement en passant son bras droit derrière ma taille, pour joindre les deux bouts de la couverture que j'en suis enchantée jusqu'aujourd'hui. Un instant ses deux bras étaient autour de ma taille mais je n'ai même pas rougi, car je sentais bien qu'il le faisait avec le plus grand respect. Un autre n'oserait pas cela, même pour arranger une couverture ou bien l'oserait mais avec une intention d'impertinence. Mais lui... que voulez-vous que je dise encore. Tout ce qu'il fait est bien fait, tout ce qu'il dit est bien dit, même lorsqu'il dit une chose pour laquelle on chasserait un autre et qui chez un autre serait une vilenie, tandis que chez lui tout est très naturel et très bien. Il ne me semble pas tel parce qu'il me plaît, mais il me plaît parce qu'il est tel.
[En travers: A cette époque je me faisais un devoir d'admirer beaucoup de monde. Il suffisait d'être *plobster* pour mériter cette admiration que j'habillais du mot éternel: amour ]
Et Pietro qui est au couvent et qui pense à moi. Oh ! bien, je ne lui ai rien promis je suis tout à fait libre.