Thursday 16 March 1876
# Jeudi 16 mars 1876
J'ai fait la connaissance de Torlonia sous les plus tristes présages. Un lundi, le 13 du mois, par un mauvais temps, et j'étais en noir.
Cela ne suffit-il pas pour décourager tout à fait.
A onze heures cet homme redoutable ou redouté vient avec son ami Pietro. Nous allons en dehors de la porte du Peuple, et là on prend Pietro en voiture et je monte dans le panier de Torlonia et je prends les rênes. Ces chevaux courent très vite et bientôt nous laissons loin derrière nous le landau et tout ce qu'il contient.
Savez-vous la nouvelle ? Je parie que vous ne le savez pas, mais je vais vous la dire. Je suis amoureuse de Torlonia. Cela m'est venu pendant la promenade. Je suis enchantée de ses manières distinguées, de sa conversation si propre, de sa prononciation même, de sa personne, de sa figure, de tout enfin. Il se contenait mais malgré cela il a dit une bêtise.
— Je n'ai jamais vu des bœufs avec des cornes aussi immenses, dis-je en voyant passer un chariot attelé d'une paire de ces animaux si cornus.
— Oui, répondit Torlonia, c'est très développé ici.
Je n'ai pas donné suite à l'affaire, d'ailleurs j'aurais pu ne pas comprendre.
A part cela, il a été parfait.
J'admire toujours votre taille, dit-il, comme nous approchions de la porte du Peuple, vraiment vous avez une taille remarquable.
— Vraiment, dis-je assez bêtement, je pensais que ma taille n'avait rien de remarquable.
— Je déteste faire des compliments, je n'en fais jamais et quand on est jolie comme vous l'êtes on doit en entendre beaucoup ?
— Et en voilà un !
— Oh ! non, mais dites, ça doit vous ennuyer n'est-ce pas ?
— Eh je ne sais jamais quoi répondre.
— Non, dites, vous en entendez énormément et ça vous ennuie ?
— Mais, oui, c'est gênant, et que peut-on répondre ? Merci.
— Ou vous êtes bien aimable.
— Ou vous êtes bien bon, en baissant les yeux.
— C'est ça.
— Et la princesse Marguerite a-t-elle une jolie taille ?
— Oui, mais pas pour une princesse, elle a un système du juponnage trop tiré et pas pour une princesse.
— Je n'aime pas les tailles de guêpe et je les aimerais que je ne pourrais pas me serrer, j'ai essayé un jour et j'ai beaucoup souffert. C'est beaucoup une jolie taille.
— Je crois bien, c'est énorme, dit-il d'un air de connaisseur.
— Cela embellit beaucoup la femme.
— Oui, mais vous n'avez pas besoin, c'est vraiment admirable une pareille taille dit-il encore.
Nous étions arrivés, j'étais très fraîche.
J'ai vu Pietro qui disait quelque chose à maman après m'avoir regardée, et j'ai appris ce soir qu'il lui a dit:
— Madame, pourquoi est-elle si rouge ?
— Allons déjeuner chez Spillmann, dit maman, - je reprends le landau, Pietro monte avec Torlonia et on va chez Spillmann.
Pietro et Torlonia ont des réminiscences de leur vie militaire, Torlonia raconte les dépêches désespérées qu'il envoyait à sa mère. Seul et indépendant, comme il a dit hier.
A déjeuner il a regardé mes oreilles, je dis cela parce qu'il me semble toujours qu'on ne les remarque pas.
Comme on se trompe dans ce bas monde ! Le seul qui soit vraiment un homme, ai-je dit, c'est Doria. Et justement Doria n'est pas un homme. Dina ayant dit que cet immense monsieur me faisait peur, Torlonia s'est mis à rire de bon cœur et se baissant vers Walitsky lui dit quelque chose à l'oreille. Plus tard j'ai su ce qu'il a dit.
La femme de Zucchini l'a abandonné, elle avait pour cela des raisons très fortes, et Doria est dans le même cas que Zucchini.
Tout de même comme on se trompe quelquefois.
De chez Spillmann on propose d'aller chez la somnambule, et nous y allons tous à pied. Le dernier jour du carnaval la duchesse de San Faustino, je ne sais quelle autre princesse, Torlonia et d'autres messieurs ont dîné chez Spillmann.
Nous étions tous partis, dit Torlonia en faisant un geste significatif, et les assiettes qui ornent les murs de Spillmann couraient grand danger. Oh ! les dames romaines ! La San Faustino est la lionne actuelle de Rome.
Mais tout le plaisir de la promenade, du déjeuner et de la somnambule est gâté par Prater, à qui il arrive un accident très sale. On se retenait mais on a fini par rire, et ça a été fort sale. Fi ! l'abominable bête.
Je suis fatiguée. Après m'être reposée pendant une heure je suis allée avec les miens chez Besnard, il va faire mon portrait. J'ai demandé son conseil pour les bottines que je devais mettre.
— Car aujourd'hui je suis indignement chaussée, dis-je, nous sommes allés à la campagne et j'ai mis des bottes.
— Une partie de plaisir ?
— Oui, presque, il n'y avait que nous, le duc Torlonia et le comte Antonelli.
— Clemente Torlonia ?
— Oui.
— C'est le lion d'ici, Torlonia, c'est le jeune Antonelli que vous connaissez ?
— Oui, le plus jeune, le noir, dit maman.
— Ou plutôt le gris, puisqu'il n'est plus noir et pas encore blanc, dis-je.
— C'est Torlonia qui est souvent gris, dit Besnard en riant.
— Vraiment ?
— Oh ! oui, d'ailleurs il est très couru ici, très à la mode, Antonelli aussi.
Sur cela maman raconte son éternel "de celle-là je ne me soucie pas".
— Oh ! dit Besnard, la réputation de Clemente Torlonia est faite pour cela.
— Comment ?
— Je veux dire dans ce genre.
Je savais tout cela avant cette conversation, mais j'aime mieux répéter ce que l'on dit que parler moi-même.
Mais j'ai hâte d'arriver au soir. Disons seulement que nous étions au Pincio, que Walitsky et Pietro nous ont amusées en faisant des singeries dans les allées et que Pietro alla jusqu'à vouloir parier qu'il se baignerait tout habillé dans le bassin du Pincio.
Le soir nous avons les deux artistes Swedomsky frères, et Bruschetti. Je vais au salon en faisant un suprême effort. Bruschetti est beau, noble, riche, très brave à la guerre, il a une médaille de valeur militaire, et je ne peux pas le sentir ! Fi !!! Fi !
Vers dix heures arrive Pietro. Le salon est très grand et beau, nous avons deux pianos, un à queue et un petit. Le petit tourne le dos au public étant placé dans un coin. Cet endroit est charmant et je vais m'y mettre sous prétexte de jouer une bêtise. Antonelli ne demandait pas mieux. Bruschetti était parti après m'avoir entendu dire que je n'aimais que les chiens, les chevaux et les fusils, les Swedomsky causaient avec maman, Dina et Walitsky.
Je me mis à jouer doucement sans paroles de Mendelssohn, et Pietro se mit à me chanter sa romance à lui. Plus il y mettait de sérieux et de chaleur plus je riais et plus j'étais froide. Il m'est impossible de me figurer Antonelli sérieux. Tout ce que dit celle qu'on aime paraît adorable, je suis amusante quelquefois pour des indifférents, à plus forte raison pour ceux qui ne le sont pas. Au milieu d'une phrase toute de tendresse et d'amour je disais quelque chose d'irrésistiblement drôle, pour lui, et il se mettait à rire, alors je lui reprochai ce rire disant que je ne pouvais pas croire à un enfant qui n'était jamais sérieux, qui riait comme un fou de tout. Et comme *cela* plusieurs fois, de façon à l'exaspérer. Je me suis laissée prendre et baiser la main et il a commencé à raconter comment cela a commencé, depuis le premier soir, à la représentation de "La Vestale".
— Bruschetti vous aime ? demandait-il dix fois de suite, je faisais des réponses qui tout en étant négatives disaient oui.
— D'ailleurs tout le monde vous aime, cela ne peut pas être autrement.
Je ne faisais pas exprès, je ne sais pas comment cela se fait, je sais seulement que je l'ai mis dans un état impossible, il riait, mais il riait parce qu'il ne pouvait pas pleurer, je lui défendais de parler italien et parler une langue étrangère c'est toujours gênant à un certain point.
— Au nom du ciel, je vous en supplie, dites-moi que vous me détestez, chassez-moi et que cela finisse ! Vous êtes une coquette de glace, vous avez la manie des victimes, je le vois, chassez-moi !
— Non.
— Et pourquoi ?
— Parce que je ne vous déteste pas, dis-je en cessant pour un instant d'accompagner la conversation.
— Dites-moi de m'en aller, je m'en irai, dites-moi que vous me détestez !
— Mais non, je ne veux pas vous le dire, je ne vous déteste pas.
— Je ne veux plus venir chez vous ! s'écria-t-il furieux.
— Tant pis pour vous, dis-je en reprenant ma romance sans paroles.
— Pourquoi ?
— Parce que vous ne me verrez plus et vous serez malheureux.
— Alors ! aimez-moi.
— Tout beau, Monsieur je crois que vous perdez la raison.
— Quel âge avez-vous ?
— Seize ans.
— Parbleu ! c'est incroyable ! Vous voyez, nous sommes jeunes, nous avons un avenir splendide devant nous ! Ecoutez-moi je vous en prie, ne me martyrisez pas. Je suis bête de vous avoir dit que je vous aime, de vous l'avoir montré, à présent vous vous moquez de moi !
— Mais pas du tout, je vous assure.
— Vous riez et vous ne voyez pas quel mal vous me faites, j'ai un caractère sensible et vous me martyrisez !
— La somnambule l'a dit.
— Je vous en supplie, ne vous moquez pas de moi, dit-il de nouveau en arrêtant ma main droite sur le piano et en passant dessus sa joue brûlante.
Je laissais faire, je voyais des yeux qui me regardaient avec amour et crainte, je sentais une main amoureuse qui pressait ma main; il était charmant ainsi, appuyant comme un enfant sa joue sur ma main. Mais je ne sortais pas du domaine de la froide supériorité, on dit que cela impressionne le plus la jeunesse.
Alors je commençai à le persuader qu'il était trop jeune, et à lui donner beaucoup de bonnes raisons pour ne plus m'aimer, mais le garçon au lieu de les écouter se montrait de plus en plus endurci.
— Je vous aimerai tant, je ne pense qu'à vous, je n'ai pas un instant de repos, soyez bonne, vous aimez Chocolat, je serai votre Chocolat, vous commanderez !
— Eh bien, j'irai en Russie, je me marierai et vous serez mon Chocolat.
J'ai dit cela sérieusement et il s'est mis dans une telle rage que je fus obligée de lui prendre la main.
— Je vous aime tant, dit-il, que je ferais n'importe quoi pour vous, dites-moi d'aller me tirer deux coups de revolver et je le ferai !
— Et que dirait votre mère ?
— Ma mère pleurerait, et mes frères diraient, eh bien au lieu de trois, nous sommes deux à présent !
— C'est inutile, je ne veux pas de pareilles preuves.
— Mais alors que voulez-vous, dites, voulez-vous que je saute par cette fenêtre dans le bassin qu'il y a là bas ?
Et il s'élança vers la fenêtre; je le retins et il ne voulut plus lâcher ma hand.
— Non, dit-il en avalant quelque chose comme une larme, vous voyez, je suis calme à présent, mais il y a un instant ! Dieu !.. ne me réduisez pas à une pareille rage, répondez-moi, dites quelque chose !
— Tout cela ce sont des folies !
— Oui, peut-être des folies de jeunesse, mais je ne crois pas, jamais je n'ai senti ce que je sens à présent, à l'instant ici, j'ai cru devenir fou !
— Dans un mois je partirai et tout sera oublié.
— Je vous suivrai partout.
— On ne vous le permettra pas.
— Et qui m'en empêchera ! s'écria-t-il en bondissant vers moi.
— Vous êtes trop jeune, dis-je en changeant de musique et passant à un nocturne plus doux et plus profond, votre père ne vous permettra pas de vous marier.
— Mais mon père ne désire que cela, mais il m'en prie depuis le matin jusqu'au soir, ma mère aussi, marions-nous, nous avons devant nous un avenir superbe !
— Oui, si je le voulais.
— Ah ! parbleu sans doute vous *voulez* alors, il allait en s'exaltant de plus en plus, je ne bougeais pas et ne changeais même pas de couleur.
— Eh bien, dis-je d'un air sage, supposons que je me marie avec vous, et dans deux ans vous cesserez de m'aimer.
J'ai cru qu'il étoufferait. Non, pourquoi, dit-il d'une voix entrecoupée, pourquoi de pareilles idées, je., vous; et haletant, les larmes aux yeux.
— Non, non, s'écria-t-il, il faut que... et avant que j'eusse le temps d'entendre la fin de sa phrase, je sentais son bras tremblant autour de ma taille et ses lèvres sur ma joue... droite. Remarquez que chez moi le côté droit va toujours avant le côté gauche.
[Annotation:! 881. A preuve que c'est le poumon droit qui est pris d'abord ainsi que l'oreille.]
Je me reculai, rouge de colère. O piano protecteur ! Que serions-nous sans toi. Et moi qui hier encore voulais le retourner !
Que voulez-vous que je vous dise encore, j'ai même trop dit ainsi je crois, ces choses là ne se répètent pas, et quand elles se répètent elles semblent absurdes.
J'étais furieuse du baiser et il s'est mis à genoux pour m'en demander pardon, comme on demande pardon à Dieu. J'étais rouge et je le regardais avec autant de froide colère que j'ai pu en trouver.
— Vous devez avoir un bon caractère, dit-il.
— Je crois bien, sans cela je vous ferais déjà jeter à la porte, répondis-je en me détournant pour rire.
Je n'avais plus rien à entendre, maman appela mon amoureux inquiet sans doute, mais il revint au bout d'un instant me demander s'il pouvait espérer et un tas de choses dans ce genre. Je souriais en répondant sans répondre, puis je me suis levée calme et satisfaite et j'allai faire l'aimable avec les Swedomsky qui s'en vont bientôt.
Quant à Antonelli pour pouvoir encore rester, il propose à Walitsky des défis, des tours de force et d'adresse, et tous les deux, l'un noir et maigre, l'autre blanc et gros, se roulent par terre, sautent des chaises et se distinguent, il faut leur rendre justice.
Mais il fallait partir.
— Il est temps n'est-ce pas, demanda-t-il avec des regards interrogateurs.
— Oui, dit Walitsky.
Ayant donné un résumé très court de l'affaire à maman et aux autres je m'enferme dans ma chambre et avant d'écrire, reste une heure les mains sur la figure et les doigts dans les cheveux, tâchant toujours de me rendre compte de mes propres sentiments.
Je crois me comprendre !
Pauvre Pietro, ce n'est pas que je n'aie rien pour lui, au contraire, mais je ne peux pas consentir à être sa femme. Les richesses, les villas et les musées des Ruspoli, des Doria, des Torlonia, des Borghése, des Schiarra, m'écraseraient. Je suis ambitieuse et vaniteuse par dessus tout.
Et dire qu'on aime une pareille créature ! Parce qu'on ne la connaît pas, si on la connaissait cette créature... ah ! bah ! on l'aimerait tout de même. L'ambition est une passion noble.
Pourquoi diable est-ce Antonelli au lieu de Torlonia ? Oh ! je répète toujours la même phrase en changeant les noms, seulement le deuxième nom de la phrase dernière est toujours le premier dans la suivante.
Ce n'est pas que je sois pervertie et ne sache pas ce que je veux, mais simplement parce que je ne connais pas les circonstances. A présent, Torlonia me semble bon, qui sait si c'est vrai.
Ah ! voilà que quelque chose de Torlonia me revient à l'esprit.
— Avez-vous visité la villa de mon oncle, me demanda-t-il.
— Non, je déteste visiter.
— C'est comme moi, l'autre jour Zucchini... pourquoi riez-vous ?
— Rien, c'est le nom qui me fait toujours rire, il me porte bonheur, il y a des gens qui me font rire, d'autres pleurer.
— Ah ! vous souffrez d'antipathies ?
— Je crois bien !
— Moi aussi, mais j'aime les personnes qui souffrent d'antipathies, car elles sont aussi capables...
La voiture arriva à un endroit du chemin fraîchement pavé et j'ai perdu la fin.
Torlonia a une bouche adorable, une bouche d'enfant.