Saturday 11 March 1876
# Samedi 11 mars 1876
Hier, Rossi a été très satisfait d'apprendre qu'Antonelli n'a pas justifié par sa conduite le surnom de pazzerello.
— Je vous avoue Mademoiselle, dit-il, qu'en étant à Florence je tremblais pour vous après l'avoir présenté.
Quelle ravissante triple promenade, Borghése, Pincio et Corso. Une foule de beau monde. Ces couronnes et ces armoiries m'ont positivement étourdie. Doria en coupé, il baisse les yeux et sourit presque malgré son air *trois fois bon* comme dit Pietro, il me glace. Voilà un homme que je n'ose jamais regarder en face, quant au gros roi et au prince Humbert, je les regarde droit dans les yeux comme des animaux. Torlonia ne se voit nulle part. Le détestable Bruschetti nous suit partout. Je suis seule avec Dina et il fait froid de sorte que je garde ma fourrure.
Et on me parle de Nice ! Je n'en veux pas, je ne veux y aller ni en automne, ni au printemps ni en été, ni en hiver. Et pourquoi irais-je ? Pour admirer Audiffret ? Ah ! bien oui ! ce sont ces deux beautés qui m'occupent peut-être ! Bigre non ! Quand il y a de si beaux jeunes gens ici, j'irai à Nice pour y voir Galula. Fi ! la misère !
Pietro se promène en fiacre à la villa Borghése, au Pincio et au Corso, et salue à chaque rencontre. Je crois que c'est l'usage en Italie.
J'avais grande envie de descendre me promener à pied ou tout au moins de m'arrêter en voiture à la musique, mais Bruschetti me guette, Pietro aussi, je fais passer derrière les voitures au lieu de passer par l'allée, ils pensent que nous arrêtons et se dirigent vers les voitures, mais nous ne faisons que passer et repartons par le côté opposé. C'est très amusant cette farce et la topographie du Pincio s'y prête admirablement, et je la répète deux fois. Mais j'aperçois Torlonia enfin ! Il descend, nous descendons aussi, ses magnifiques chevaux courent trois fois plus vite et nous le perdons de vue sur le Corso.
On ne voit plus Paparigopoulos, avant-hier il a été de nouveau chez nous, et de nouveau nous n'étions pas à la maison.
Il n'y a rien de plus amusant que Rome. A présent je connais tout le monde de vue, j'ai appris à distinguer les vilains poseurs des rues, des *bons* et je ne m'occupe plus de cette multitude dont les regards m'effarouchaient tant au commencement. Devant la porte du Caccia-Club z...z...z.. Zucchini, Belmonte, Don Alphonse, ce Don Alphonse a une singulière façon de dire bonjour, il donne un coup de canne. Et aujourd'hui il a attaché un morceau de papier à l'habit d'un des siens, et celui-ci n'en savait rien.
En repassant pour la seconde fois, j'en vois cinq ou six sur le balcon et les others encore devant la porte.
M. de Monterreno me salue toujours, je voudrais savoir pourquoi ?
Ah ! chien de chien ! Comme je suis misérable de ne connaître personne ! Comme je voudrais recevoir tout ce monde chez moi ! C'est à en crever, ma parole d'honneur ! Ah ! fils de chien ! Aigle et perroquet ! Vibrion et rotifère !
J'en crèverai !
Voilà de nouveau Torlonia arrêté au milieu du Corso et tourné vers la gauche pour parler à quelqu'un. Je me retourne et le regarde, en ce moment il se retourne aussi, je feins une légère confusion et me retourne vers Dina. Dans un instant il nous dépasse et me regarde à son tour en se retournant.
Voilà des *retournes* ! Enfin n'importe, je l'ai vu, il m'a vue, nous nous sommes vus. Pauvre Pietro ! je ne demande pas mieux que de le jeter à tous les vents. Seulement je ne pense pas qu'il m'aime, il est trop fou pour cela.
Ce soir au Valle, on donne pour la première fois "La vie parisienne", nous n'attendons donc personne. Visconti vient et pendant que je m'habille s'en va, n'ayant vu que Dina, car maman est toujours au lit. Je me suis donc mise à écrire et j'ai entendu sonner dix heures non sans une petite déception.
— Mademoiselle, dit Léonie en entrant vous avez une visite.
— Qui ?
— Ce monsieur, je ne sais pas son nom, qui est venu l'autre jour.
Je me suis levée en colère, je pensais que c'était Bruschetti et que Léonie, qui n'est pas à ma solde, voulait me faire sortir par ruse, mais ce n'était pas Bruschetti, c'était Antonelli.
Il a fait d'abord mine de vouloir s'en aller en apprenant que maman était toujours malade.
— Il y a des jours où vous êtes plus gentille et d'autres où vous êtes moins.
— Et aujourd'hui je le suis plus ou moins ?
— Plus.
— Tant mieux.
Je le savais bien sans lui. Pendant que nous étions seuls il essaya de me prendre la main d'un air très amoureux mais je m'éloignai en le lui défendant. Alors arrivèrent Walitsky et Dina et la soirée se passa à lutter, jouer à la corde, aux chevaux et à faire d'autres bêtises encore.
[En travers: C'est Walitsky et Antonelli qui ont essayé leur force.]
Il est très amusant mais je voudrais quelqu'un de plus important. Il n'est pas beau et malgré cela quand je touche sa main si laide je frissonne de plaisir. Il a une jolie bouche. Je veux Torlonia. Torlonia a été soldat en même temps que lui et ils sont encore amis mais il ne le présentera pas et, chaque fois que je prononce le nom de Torlonia il change de conversation. Nous voudrions bien aller demain à cheval, mais maman étant malade...
Au lieu de cela nous irons chez une somnambule, ce sera très amusant.
Je lui ai appris à imiter la mouche avant de dire Zucchini et il ne le dit plus que z...z...z.. Zucchini.
Ce pauvre Zucchini !
Je veux Torlonia ou Doria ou un autre. C'est bête de ne pas connaître ces messieurs. C'est absurde.
Si j'allais dans le monde j'aurais beaucoup de succès puisque sans y aller j'ai trouvé deux amoureux, peut-être même trois. Je pourrais même me marier. Et pourquoi pas ?
Non, sérieusement, il faut me marier. Non pas tant pour avoir un mari que pour vivre comme il convient.
Pourquoi est-ce Bruschetti et non pas Torlonia ? Quel beau nom: le duc Clément Torlonia. La duchesse Marie Torlonia. Quel triomphe ce serait devant les cochons de Nice ! par cochons je n'entends pas Audiffret, à propos de ce monsieur ma tante écrit que de nouveau il est à Robenson et qu'on parle de mariage. Que Dieu les bénisse. Tout ça me paraît si petit et si mesquin à côté des grandeurs de Rome.
Plutarque donne l'étymologie de Rome romo ou rumo, mamelle.
C'est bête de venir chaque jour comme Antonelli. Il se lassera de moi.
— Quand vous me connaîtrez davantage, vous m'aimerez, peut-être, un peu ?
Il veut se faire connaître davantage. C'est inutile s'il était conforme au programme ce serait déjà fait. Mais hélas ! non, vraiment Antonelli n'est pas un mari. Il n'a même pas de montre.
Ils sont très riches, a dit Rossi, et Rossi mesure la richesse en romain. Olympia Doria aura un million cinq cent mille francs de dot et Rossi trouve que ce n'est pas beaucoup.
Mais non, non, Antonelli, non. Torlonia oui. Torlonia ne se fiche pas mal de moi. Qui sait ? Nous verrons.
— Savez-vous la nouvelle ? comme dit Barnola. La nouvelle c'est qu'Antonelli n'a pas cessé de croire que le domino rose c'était moi. Il est persuadé et je l'assure en vain.
Le père d'Antonelli est peut-être riche, mais lui n'est qu'un enfant.
Enfin ! que voulez-vous qu'on y fasse.