Friday, 25 February 1876
Il n'y a que promenade de gala, nous étions à la villa Doria, au Pincio et au Corso. Bruschetti dans [Mots noircis: un demi-] Daumont nous salue deux fois. Sur le Corso nous voyons Antonelli, décidément l'homme que nous avons pris l'autre jour pour Antonelli n'était pas lui.
Je me suis coupée le doigt et j'écris fort mal.
A douze [heures] nous allons à l'Apollo, dans une loge en bas. Maman, Valitsky et Dina. Maman et Walitsky jettent un froid terrible et pendant trois quarts d'heure nous ne bougeons pas, mais vient Volkonsky et d'autre messieurs du Capitole et je commence à parler. Le gros, le blond, le bête, est un officier prussien. Je suis plus animée qu'on ne le croirait. Petit-Paul le blond sympathique et beaucoup d'autres se succèdent devant notre loge et je trouve quelque chose à dire, ça m'étonne car je suis généralement bête où il faut avoir de l'esprit.
Enfin Bruschetti qui nous reconnaît prend Dina pour moi et commence ses tendres protestations. Il parle mal français,
Dina parle mal, ou peu l'italien, il finit par me retrouver, je prend son bras et m'enfonce dans la foule. Le théâtre illuminé est d'un magnifique aspect, ces lumières de haut en bas flattent les yeux.
Je rencontre le prince Mechtchersky et m'en vais avec lui, il me sert de contenance et je parle à qui je veux sans me soucier du vieux. Voilà Troili.
— Où est ton parapluie, lui dis-je, tu es sec, il ne pleut plus.
D'abord il reste étourdi puis:
— *Madamoisela,* vous, promenez avec moi, s'écria-t-il en me retenant par le bras et même par l'épaule, mais Papari-gopoulos apparaissait de loin, je lui demande s'il y a longtemps qu'il a quitté Athènes.
— Un an, dit-il comme il le dirait dans un salon.
Quelle brute, je lui dis quelques bêtises et passe outre.
— Dov'è il tuo ombrello ? demandai-je à Giorgio qui se trouvait là, non piove adesso, dov'è l'ombrello ?
— Oh ! je vous reconnais !
Et il voulait courir après Troili mais je lui dis:
— E inutile, l'ho veduto, lo sa.
Avec le prince je me fais passer pour une Italienne, j'estropie les noms russes et demande la signification de: douchka.
Mais me voilà accostée par un domino, je le prends pour Walitsky, et moitié dans cette conviction moitié sans savoir ce que je fais, je soulève la barbe de son masque et lui me donne une claque sur la main. Joli, hein ? J'en suis pour le reste de la soirée comme trempée dans de l'eau bouillante, je pensais qu'une injure que les autres ignorent était plus facile à supporter. Fi ! je me sentirai sale chaque fois que j'y penserai. Il n'y a que le temps pour tout effacer, je l'ai éprouvé dix fois.
Doria, Cesaro, tous ces gens sont là.
L'officier du Capitole voudrait bien aller avec moi mais je le traite de présomptueux et de bête et m'en vais, le laissant à un affreux domino rouge.
Antonelli est à cheval sur le bord d'une loge, et cause avec une femme peinte et pas masquée, la cocotte du comte de Larderei sans doute.
A grand peine je parviens à lui toucher l'épaule à travers mille obstacles:
— Buona sera cardinalino ! lui criai-je d'une voix déguisée.
— Buona sera carina ! me répondit-il en faisant une grimace qui prouvait suffisamment qu'il ne me soupçonnait pas dans ce vil tourbillon.
Mais la claque sur la main me gâtait tout et je rentrai dans ma loge, mais quelle est ma terreur lorsque je vois le même domino, s'approcher et prier Dina de lui montrer le monsieur de notre loge (Walitsky) de plus près !
— Il ne veut pas te parler, dit-elle.
— Demande-le, lui dit l'homme.
— N'est-ce pas que vous ne voulez pas parler à ce masque ? Walitsky fit une grimace.
— C'est ton mari ? dit le domino.
— Oui, va-t-en !
Et il partit, mais j'en suis restée tremblante et misérable et malgré un immense désir d'aller encore dans la foule, d'intriguer tant de gens à qui j'avais tant de jolies choses à dire, je consentis à partir.
Walitsky soupire et hurle doucement, maman le lui reproche, moi je rage, Dina fait la même chose à ce que je crois.
Ce charmant quatuor quitte l'Opéra vers trois heures et demie.
Je rentre furieuse.