Monday, 21 February 1876
Depuis le matin je suis bouleversée de toutes les manières. D'abord, maman a un terrible accès nerveux. Dina hurle et m'enrage. Vers trois heures tout se calme et nous allons au carnaval. Ah ! que je n'oublie pas de dire que ce misérable Antonelli m'a fait aller voir le tombeau de Caecilia Metella, en me disant hier qu'il y aurait ce matin rendez-vous de chasse à cet endroit. C'est loin mais j'ai vu la voie
Appienne, des ruines, des columbariums et le grand tombeau de Metella dont le sarcophage se trouve au palais Farnèse.
Le Corso était plus animé que samedi, nous nous sommes battus avec une quantité de gens, et il y a eu une centaine de bouquets jetés, je ne compte pas les petits. Il y avait un monsieur qui loge à l'hôtel de Londres, un banquier napolitain tout de blanc habillé et qui ne faisait pas l'avare pour les fleurs. En somme c'était très gentil, trois ou quatre voitures seulement. J'ai en vain cherché Antonelli. J'ai l'honneur de vous présenter une folle. Jugez seulement.
Je cherche, je trouve, j'invente un homme, je ris, je ne jure que par lui, je le mêle à toute chose, et puis quand il sera bien entré dans ma tête qui est ouverte à tous les vents, j'aurai des ennuis, et peut-être des chagrins et des larmes. Je suis loin de désirer que cela arrive, mais je le dis par prévoyance.
Quand donc viendra le véritable carnaval de Rome, jusqu'à présent je n'ai vu que des balcons et des fenêtres garnis d'étoffes blanches, rouges, bleues, jaunes, roses et le peuple, et peu de masques, et les courses des barberi. Aujourd'hui il y avait beaucoup de soldats et de gendarmes pour contenir ce peuple furieux qui se jette sous les sabots des chevaux.
En rentrant je trouve deux cartes de visite, Pietro Antonelli, avec une couronne de comte, via Alexandrina, 84. Et de suite je commence à faire la folle... avec ces cartes, à me souvenir des poses, des gestes, de la prononciation d'Antonelli, à l'imiter.
Une lettre de ma tante. Enfin Vigier a chanté samedi 19 février. Audiffret était là avec son Anglaise. "Ça doit être ou une femme mariée, ou la fiancée d'Audiffret, écrit ma tante, car ils sont toujours ensemble".
Voilà de quoi pour me bouleverser des pieds à la tête, avec grand peine je parviens à dissiper l'orage qui se préparait dans mon cœur, en parlant d'Antonelli avec exagération. Et encore, je ne l'ai dissipé que jusqu'au moment de dormir, à présent il gronde de nouveau.
— Dites à Marie de revenir, écrit ma tante.
Cette énervante phrase produit la lettre suivante:
— Mais je crois vraiment que vous ne comprenez pas ce que je vous dis, puisque vous m'invitez à revenir à Nice ! Peine perdue ! Je ne reviendrai qu'à la fin
d'avril, et ce sera encore le plus tôt. D'ailleurs il est inutile d'expliquer, vous ne me comprendrez jamais. C'est peine et papier perdus. Je suis toute différente de vous tous. Par vous je moisisse dans une sale obscurité, par vous je suis enfermée, je ne vois personne. J'ai dix-sept ans. Vous voulez que je reste jusqu'à vingt-et-un ans, comme Dina, dans une bienheureuse expectation. Je sais bien que je suis forcée de faire ce que vous voulez et à moins de me couper le cou je ne puis faire autre chose. Ainsi donc, puisque vous ne pensez rien pour moi, ne m'irritez pas et laissez-moi manger ma colère en paix.-
Et encore on parle d'Antonelli.
— C'est fini, dis-je, je ne m'occupe plus de personne d'autre à Rome. Je suis constante.
— C'est vrai, dit Dina.
— Oui, repris-je, c'est pour cela que ma livrée est bleue, je porte trois couleurs, le bleu, fidélité; le blanc, innocence, et le *jaune* qui est précisément le contraire des deux autres, eh ! bien si jamais je deviens jaune ce ne sera qu'à cause du blanc.
Non, sérieux, je suis constante. Vous ne me croyez peut-être pas. Témoin le Surprenant Emile, l'habitude que j'ai de Nice, de son château, de ses manières, de lui en un mot, est une habitude très forte. Voilà encore un que j'ai fait. Il ne m'est jamais arrivé de recevoir un coup de foudre, de m'en défendre, de le fuir, de m'en secouer et de ne pouvoir pas. Un homme attire mon attention en particulier et de suite j'y pense, j'en parle, avec une grande complaisance, et je prends tellement l'habitude de lui à force d'y rêver, que je suis toute vexée, tout étonnée de voir qu'il ne tombe pas à genoux devant moi.
Je ne parlais du Surprenant qu'avec mes Grâces, devant les grands je niais et je m'en défendais avec les pieds et les mains.
Antonelli, non ce n'est pas de lui qu'il s'agit. Le Surprenant non plus, non plus ! Il s'agit de mon tourment ! Tous les raisonnements ne me servent à rien, toutes les résignations s'en vont au diable ! ce que je vois, ce que je sens, c'est une vie insupportable, honteuse ! Je n'espère plus, je ne pleure plus, je ne prie plus !
Je suis furieuse !
J'ai dix-sept ans. Je pouvais rester tranquille à quatorze ans. Mais alors je me tourmentais pour l'avenir, et vous voyez
que j'avais bien raison !