Sunday, 20 February 1876
Je me lève avec un grand mal de tête, mais vraiment un mal de tête fait plaisir une fois par an, un mal de tête a son charme, de temps en temps.
De sorte que je ne me plains pas, nous allons à la villa Borghèse où il y a foule; je ne puis pas dire, la princesse y a été, il faut que je dise l'adorable, ou la charmante, ou la gracieuse princesse y a été. Toujours simple, toujours gaie, toujours aimable.
Heureuse Italie d'avoir une pareille reine future. Les Français aiment mieux un Gambetta ou un animal d'encore pire espèce. Je vois mes cavaliers du Capitole. Les deux Doria me regardent, sans doute ils m'ont reconnue au bal, car en général ils ont l'air de m'ignorer, surtout le grand; de là au Pincio, même concours de monde et juste comme nous passons devant la musique, je vois Cesaro et Antonelli à pied.
J'ai rougi mais je n'ai pas bougé tout comme si je ne les avais jamais vus. J'avais peur de paraître les reconnaître et comme nous descendions du Pincio nous les avons encore rencontrés en fiacre, et Antonelli s'est retourné si brusquement que maman à qui je ne pouvais jamais réussir à le montrer et qui ne connaissait pas sa face, a dit: Voilà Antonelli.
L'homme que nous avons pris pour Antonelli, l'autre jour au Corso, n'était pas Antonelli, il m'aurait regardée si c'était lui. Enfin, voilà le Corso de gala, gala pour rire, presque pas de voitures élégantes, pas une grande livrée. Cela faisait pitié !
Les prêtres sont contents. Ils travaillent, Dieu, merci assez à la non réussite du carnaval, chaque monseigneur a une foule d'agents qui contribuent à l'amortissement de la gaieté.
Tout cela est pour prouver au pauvre peuple combien tout dégénère et tombe depuis la révolution de 1870. Ils ont formé toute une cabale, ces saints futurs.
Mais qui je vois ! Un homme de Nice, Mayer, le gros Mayer ! Pauvre Nice, un cavalier de moins.
Ce soir grande illumination de l'escalier et de l'église sur la place d'Espagne, nous jetons un coup d'œil en passant et allons entendre encore "Ruy Blas".
La jolie princesse est dans son avant-scène, une loge pareille à celle que nous avions au Théâtre Français à Nice.
Un autre homme de Nice, celui-là je ne le connais que sous le nom de Petit-Paul.
Et pas d'Antonelli. Bigre !
Je me tiens au fond de la loge où viennent me chercher les lorgnettes des loges des chasses et de la cour, surtout celle d'un blond, prince et très sympathique, avec une insistance vraiment amusante. Je m'ennuie.
La porte s'ouvre pour amener Rossi et, derrière Rossi, Antonelli en grande tenue et très sérieux. Je ne m'y attendais pas, ni vous non plus je crois. Enfin voilà. A peine avons-nous échangé quelques paroles qu'arrive le ministre grec, et se place entre l'homme et moi, mais bientôt Rossi s'en va, un peu plus tard le Grec aussi et le fils du prêtre reste seul.
Ce soir il m'a paru grand. Les premiers moments je me suis sentie quelque peu confuse de voir cet homme après le Capitole. Il était sérieux et convenable me regardant droit dans les yeux, probablement pour mieux s'assurer que le capuchon garni d'argent recouvrait bien véritablement ma tête, et j'évitais ses yeux italiens, huileux et furibonds. Il a les dents comme Audiffret, et sa bouche s'ouvre, comme celle du beau Niçois, pour rire. Il a des mains longues, osseuses et un peu rouges qu'il recouvre rarement de gants. Au bout de dix minutes il s'est mis à bavarder comme s'il y avait deux mois que nous le connaissions. Il racontait comment il avait perdu soixante mille francs à Monaco, comment sa *maman* a payé, comment le cardinal a été furieux, et puis ajoutait en levant les yeux au ciel comme un cardinal en peinture, qu'il détestait le monde, et aimait la vie calme.
Je reviens d'un bal, mais je n'y suis resté que cinq minutes, on m'avait tant prié, mais je déteste le monde et j'adore le théâtre.
A propos de gens culbutés hier par les chevaux, il raconte que pour faire une niche au syndic ils ont fait une souscription en faveur de ces blessés au Cercle.
— Vous jouez au Cercle ? demanda maman.
— Non, madame, je reste là et je parle, ou bien je prends du thé à la crème, assis dans un bon fauteuil et je rêve.
— Vous pourriez le faire à la maison, dit-elle en souriant.
— Ah ! non, mon père ne veut pas qu'on prenne du thé à la crème à une heure du matin et puis les fauteuils du Cercle sont particulièrement commodes, et je rêve, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel et en se léchant les lèvres, grimace que j'imite dans la perfection.
Antonelli présente un mélange singulier de vivacité et de langueur, tantôt il a l'air d'un écolier et tantôt d'un homme.
On parla de musique.
— J'étais très bon violoniste, dit-il.
— Pourquoi le passé ?
— Parce que je ne peux plus à présent, regardez, et il montra sa main ornée d'une cicatrice juste au milieu, de sorte que le troisième doigt semble démis.
— Une blessure ! en duel n'est-ce pas ? demandai-je, car je voyais par son air que c'était cela.
— Oh ! non, c'est en attrapant les mouches, dit-il de façon à ne me laisser plus aucun doute sur l'origine de la cicatrice.
[En travers: Il ne s'était jamais battu ]
Pas un mot, pas un regard qui puisse faire croire qu'il m'ait reconnue au bal.
Seulement il ne savait que faire de ses jambes et de ses mains, il se frottait les genoux, il se tirait par le pied, il prenait des postures étonnantes, je croyais qu'il ne finirait jamais. Maman lui a demandé le nom d'un des messieurs de sa loge et il les a nommés tous, huit princes, ducs et comtes.
Ce n'est qu'au commencement du ballet qu'il s'en alla pour aller chez une dame. Et aussitôt j'en fus très légèrement contrariée. Mais bientôt il revint dans sa loge pour tourner le dos au ballet et me lorgner autant que possible.