Friday, 18 February 1876
Au Capitole, le soir il y a un grand bal paré, costumé et masqué, au profit de quelqu'un ou de quelque chose.
A onze heures nous y allons.
Moi, Dina et sa mère. Je n'ai pas mis de domino. Une robe de soie noire à longue queue, corsage collant; une tunique de gaze noire garnie d'une dentelle d'argent, drapée devant [Mots noircis: et retroussée] derrière de façon à former le plus gracieux capuchon du monde. Un masque de velours noir et dentelle noire, des gants clairs et une rose et des muguets au corsage. C'était ravissant. [Mots noircis: Aussi notre] entrée produit-elle un immense effet.
J'avais très peur et n'osais parler à personne, mais tous les hommes nous ont entourées et j'ai fini par prendre le bras d'un d'eux, que je n'ai jamais vu. Je me mis de suite à lui raconter toute une histoire, lui disant qu'il y a deux heures il lui est arrivé certaine chose. *Je ne* savais pas ce que je disais mais il paraît que le monsieur le savait car il a été fort intrigué. Dès ce moment je me suis enhardie. Mais figurez-vous ma position, pour la première fois à un bal masqué et n'avoir
aucune idée des personnes qu'on rencontre. J'ai changé plusieurs fois de cavalier.
— Tiens, voilà Besnard ! dis-je.
— Ah ! ha ! dit Besnard, je te reconnais très bien.
— Vraiment ! alors dis-moi qui je suis.
— Le voulez-vous ?
— Oui, mais à l'oreille.
— Hôtel de Londres.
— Qu'est-ce que ça prouve ?
— Et la voix, vous êtes donc encore enrouée.
— Je suis enrouée pour ce soir, autrement je chante au lieu de parler.
— Je le sais bien, comme un rossignol !
Bon, cet animal m'a reconnue, ainsi que la plupart du monde. Il fallait mettre moins de coquetterie dans ma toilette. N'importe. Trois Russes ont cru me reconnaître et allaient derrière nous parlant haut le russe espérant que nous nous trahirions, mais au lieu de cela je fis faire cercle autour de moi et parlai italien, et ils s'en allèrent disant l'un à l'autre qu'ils étaient bêtes et que j'étais une Italienne.
Domenica va s'asseoir, Dina est enlevée par le vieux prince Mechtchersky et je ne m'occupe plus d'elle.
Arrive le duc Cesaro,
— [Mot noirci: Ami] de celui que je cherche, lui dis-je, donne-moi le bras. Et plantant là mon cavalier je m'en vais avec le magnifique chief of bandits.
— Qui cherches-tu ?
— Antonelli, va-t-il venir ?
— Oui, en attendant reste avec moi, la plus élégante femme de toute la terre.
— Oh ! le voilà !
— Oui, mais...
— Je reste encore avec toi, tu es charmant.
Mais au bout d'un instant nous retrouvons Antonelli.
— Mon cher, je te cherchais.
— Bah !
— Seulement comme c'est pour la première fois que je vais t'entendre, soigne ta prononciation, tu perds beaucoup vu de près, soigne ta conversation !
Il paraît que c'était spirituel car Cesaro et deux autres se sont mis à rire comme des gens enchantés. Je sentais bien qu'ils me reconnaissaient tous.
— On reconnaît bien la taille, me disait-on de tous côtés, pourquoi n'es-tu pas en blanc ?
— Je crois, ma parole d'honneur que je joue le rôle d'un chandelier, s'écria Cesaro voyant que nous ne cessions de parler avec Antonelli.
— Je le crois aussi, dis-je, va-t-en.
Et prenant le bras du jeune fat, je m'en allai par tous les salons sans plus m'occuper du reste du monde comme [Mots noircis, d'autant de chiens.] Antonelli a la figure parfaitement jolie, un teint mat, des yeux noirs, un nez long et régulier, des jolies oreilles, une petite bouche, des dents très passables et une moustache de vingt-trois ans. [Mots cancellés : Mais il est petit,] plus petit que le Surprenant, moins bien que le Surprenant, et ne le rappelant que par ses poses au théâtre.
Je le traitais de petit fou, de jeune fat, de malheureux, de dévergondé, et il me racontait le plus sérieusement du monde comment à l'âge de dix-neuf ans il s'est échappé de la maison paternelle, comment il s'est jeté jusqu'au cou dans une vie de débauché, combien il est blasé, qu'il n'a jamais aimé, etc.
— Combien de fois as-tu aimé ? demanda-t-il.
— Deux fois.
— Oh ! ho !
— Peut-être même plus.
— Je voudrais bien être le *plus.*
— Jeune présomptueux !
— Quel âge as-tu ?
— Vingt ans et je suis mariée depuis deux ans.
Alors il se mit à rire car il me reconnaissait, ce qui me le fait penser c'est qu'il me disait..., mais écoutez:
— Dis-moi, pourquoi tous ces gens m'ont-ils prise pour la dame en blanc ?
— Mais tu lui ressembles, c'est pour cela que je suis avec toi, je suis amoureux d'elle comme un fou.
— C'est peu aimable à dire.
— Que veux-tu ? c'est ainsi.
— Tu la lorgnes Dieu merci assez et elle est contente et elle pose.
— Non, jamais, elle ne pose jamais, on peut tout dire excepté cela !
— On voit bien que tu en es amoureux.
— Je le suis de toi, tu lui ressembles.
— Fi ! mon petit, je suis bien mieux faite.
— N'importe, donne-moi une fleur.
Je lui donnai une fleur et il me donna une branche de lierre en échange. Son accent et son air languissant m'agacent.
— Tu as l'air d'un prêtre, est-ce vrai que tu vas être consacré ?
Il se mit à rire.
— Je déteste les prêtres, j'ai été militaire.
— Toi ! tu n'as été qu'au séminaire.
— Je hais les jésuites, c'est pour cela que je suis sans cesse brouillé avec ma famille.
— Mon cher, tu es ambitieux et tu aimeras qu'on te baise la pantoufle.
— Quelle adorable petite main ! s'écria-t-il en me la baisant, opération qu'il répète plusieurs fois dans la soirée.
— Pourquoi as-tu si mal commencé avec moi ? demandai-je.
— Parce que je t'avais prise d'abord pour une Romaine et je déteste cette femme.
En effet lorsque j'étais avec Cesaro, il m'offrit de nous asseoir, et Antonelli se mit à ma gauche et pendant que je répondais à mon cavalier il essaya de me prendre la taille de l'air le plus bête du monde.
— Si tu ne vas pas chasser ce petit fou, ai-je dit à Cesaro, je vais m'en aller.
Et Cesaro a chassé le petit fou.
Je n'ai vu les hommes qu'à la promenade, au théâtre et un peu chez nous. Dieu qu'ils sont différents dans un bal masqué ! Si graves et si réservés dans leurs voitures, si empressés, si canailles et si bêtes ici !
Doria seul ne perdait pas sa dignité, c'est peut-être parce qu'il est trop au-dessus des misères humaines.
Dix fois j'ai quitté mon jeune amusement et dix fois il m'a retrouvée.
Domenica disait de partir mais le petit me retenait, enfin nous parvenons à trouver deux fauteuils et alors la conversation change, nous parlons de saint Augustin et de l'abbé Prévost.
Je reprends encore Cesaro et lui dis un tas de choses qui le font sauter et aller comme Danis, en quête d'amis pour leur répéter mes mots.
Mais je finis par Antonelli, je lui donne rendez-vous à la place Colonna et nous nous sauvons sans qu'on pense à nous
suivre, car tous ceux qui m'ont vue dans la rue m'ont reconnue.
Je me suis amusée et désillusionnée. Antonelli ne me plaît pas tout à fait et pourtant il m'a abîmé le Surprenant.
J'ai encore parlé à une quantité de personnes mais je ne me souviens de rien, tout est embrouillé, il est quatre heures, je vais dormir.
Ah I le misérable fils de prêtre a emporté mon gant et m'a baisée la main gauche toute nue.
— Tu sais, dit-il, je ne dis pas que je porterai ce gant toujours sur mon cœur, ce serait bête, mais je te dis que ce sera un souvenir très agréable.
Nous avons laissé Fortuné pour détourner les soupçons, il retournera tout seul.