Wednesday, 16 February 1876
A onze heures trois quarts nous allons encore au Vatican.
Nous sommes les premières à droite et le pape en entrant m'a montrée du doigt en disant:
— Questa è americana.
Ma toilette méritait la remarque. Et tous ces cardinaux et dignitaires me regardaient et ne faisaient que cela. J'étais très jolie, et ma taille se jetait aux yeux parmi toutes ces femmes informes.
Pie IX m'a paru plus jeune cette fois. En sortant il me regardait droit au visage et j'ai fait de même. Il voulait sans doute dire que je ferais mieux de donner à l'Eglise le prix de ma queue.
De là nous sommes montées chez ce bienheureux cardinal Antonelli, et il était à table. J'ai vu l'antichambre du grand homme. Fi !
Je suis sortie, j'ai en vain cherché le neveu du fichu cardinal. Il y avait au Corso un groupe parmi lequel il aurait dû se trouver. C'était des gens de la loge des chasses. La porte près de laquelle ils se tiennent au Corso est celle d'un cercle.
Soroka et Galula nous ont encore suivies, mais je ne vais plus m'occuper de ces gens-là. Soroka est un certain Giorgio, un horticulteur je crois. Fi ! N'en parlons plus jamais et laissons leurs charmes à Dina.
[Dans la marge: C'étaient deux riches négociants que Dina aurait pu épouser, du moins un d'eux. Et c'est moi qui ai empêché la chose de peur de déchoir aux yeux d'Antonelli par cette alliance. O bêtise !]
C'est l'autre que je cherche. Depuis un mois et demi je suis à Rome et je ne l'ai pas vu une seule fois dans la rue ou à une promenade quelconque. C'est extraordinaire.
Pourquoi cela se voit-il si bien ? Pourquoi voit-on de suite un plobster ? Bon ! j'allais faire l'éloge du comte Antonelli et ajouter qu'*Audiffret* avait les mêmes manières. Ce n'est pas pour faire un compliment au Surprenant mais stupide Emile d'Audiffret, mais rendons-lui justice, il a les manières d'un jeune élégant. [Mots noircis: Et comme cela se voit. Par exemple] Antonelli. La façon de tirer son mouchoir, de s'asseoir, de se frotter le visage, de se lever, tout, tout. Comme je distingue les gens, l'élégant du crevé. Des Audiffret, il y en a un dans chaque ville, à Rome c'est Antonelli. Et l'Audiffret a toujours son cachet particulier.
Des lettres de Nice.
— J'ai vu Audiffret, écrit ma tante, et il m'a saluée.
Ce n'est pas malheureux ! plus loin elle dit:
— Je crois simplement que Marie est amoureuse d'Audiffret et que c'est pour cela qu'elle ne veut pas retourner à Nice.
Toute mon humeur s'est bouleversée à ces stupides paroles et je lui écrivis de suite ceci:
— Vous êtes folle, ou bête ou imbécile ! Ou êtes-vous faite de bois ou de marbre !
Je croyais qu'il n'y avait plus besoin de dire pourquoi je ne veux pas retourner à Nice. Vous le savez. Je ne veux pas retourner parce que je n'ai pas la force de supporter des ennuis de toujours. Etre comme une pestiférée ne [pas] pouvoir aller ici dans un cercle ni dans aucun salon privé, voir tous les plaisirs me passer sous le nez et pour toute consolation avoir la lecture du journal de M. Limousin !
Quand je me plains et quand je pleure, pensez-vous que cela soit pour me faire un plaisir ! Vous croyez donc que cela ne me fait rien de voir les dédains et le mépris de toute une ville et de voir des gens comme les Howard qui nous ont craché dessus et qui nous ont chassées de chez eux !
Je croyais que ce pénible sujet n'avait plus besoin d'autres explications, je croyais que vous saviez tout cela par cœur. Mais vous pensez donc vraiment que mes plaintes sont fausses et que je ne me lamente que pour passer le temps !
Je me mordais les lèvres tout le temps en écrivant. C'est que c'est énervant, on dirait que je n'ai jamais rien dit et qu'on ne me connaît pas !
Je me languis d'impatience, quand donc viendra le temps d'aller en Russie. C'est mon unique espoir, jusque là je suspens plaintes et déchirements.
Nous avons vu Besnard, il faut lui dire de venir, je veux mon portrait à l'aquarelle, en ma robe blanche à galons et nœuds devant jusqu'en bas, et mon chapeau blanc. Le tout ensemble est un adorable costume un peu Watteau, et comme c'est ainsi que je parais toujours, je tiens à éterniser cette toilette, que je répète d'ailleurs depuis près d'un an.