Monday, 14 February 1876
C'est aujourd'hui le grand jour, c'est aujourd'hui que Vigier chante dans "Faust". C'est aujourd'hui que le Cercle de la Méditerranée est dans toute sa splendeur.
M. d'Epinay a été hier chez nous, [Mots noircis: quand nous] étions sorties.
Quand Lola et sa mère partiront, ce sera bien triste, elles sont gaies et avec elles nous n'avons pas le temps de devenir funèbres.
Mais écoutez ! "Une histoire amoureuse autant que fabuleuse". Galula, selon sa coutume est venu ce soir; et comme maman avait envoyé Fortuné acheter du papier, Galula a arrêté Fortuné et lui a parlé et ainsi plusieurs fois, mais on riait tant des choses que le diable noir racontait que je ne comprenais rien et riais comme une enragée.
Enfin j'appelai mon domestique et lui ordonnai de raconter tout depuis le commencement et voici le récit, qui pour n'être pas aussi classique que celui de Théramène n'est pas moins intéressant, assaisonné d'un accent niçois qui n'est pas sans charme.
"Je suis descendu chercher du papier, alors ce monsieur m'a parlé. Il m'a dit, est-ce que c'est ici que demeurent ces dames, alors je lui ai dit oui. Alors il m'a dit que si elles veulent visiter ma villa je leur enverrai un coupé ou un landau, ce qu'elles voudront.
Alors j'ai dit que vous ne le connaissiez pas, alors il m'a dit que oui, que vous le connaissiez, la mère de ces demoiselles me connaît, et nous nous rencontrons tous les jours à la villa Borghése et au Pincio. Alors je lui ai parlé tant qu'il m'a donné sa carte.
Alors je vous l'ai portée et je suis descendu et il m'a de nouveau parlé, alors je lui ai dit que les dames m'ont défendu de parler et alors il m'a dit; je vais aller à la maison pour faire une lettre et dans une demi-heure je reviendrai et vous descendrez pour la prendre, alors je lui ai dit que je ne pouvais pas descendre à chaque instant, alors il m'a dit, que *les dames laissent pendre un fil auquel* j'attacherai ma lettre et elles le tirent sur le balcon. Est-ce que ces dames ont du fil ? Alors je lui ai dit que vous ne le connaissiez pas, alors il m'a dit, j'ai demandé au cocher et il ne sait pas, mais que ces dames disent par qui je puis leur être présenté et j'irai trouver cette personne. Alors je ne lui ai rien dit, alors il m'a dit que c'était pour la demoiselle qui était hier à la ville Borghése en noir avec les cheveux pendants (c'était Dina) alors il m'a dit de demander si vous voulez visiter sa villa alors il y fera rester du monde et ira vous la montrer et si vous voulez vous enverra sa voiture."
Il fallait voir cette mine de Fortuné, les mains croisées derrière le dos, un pied en avant, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles et les yeux riants et canailles comme chez le plus grand diable de la terre.
Voyez-vous ce messager, de ce Galula si résigné, mais j'ai tort de le nommer Galula il se nomme Eusebio Troili. Donc ce M. Eusebio Troili a choisi Fortuné pour lui servir de Galula.
C'est tout à fait espagnol et nous en rions tant que Lola en est presque évanouie pendant quelques minutes. Un vrai roman de Rosine. Au commencement je me suis fâchée, j'ai trouvé que c'était impertinent, mais en voyant quel plaisir cela faisait à Dina et à ses mères j'oubliai ma colère pour me joindre aux chœurs de projets joyeux et de plaisanteries amusantes.
Dina en a rougi comme une pivoine. Ça va lui donner de ces airs vainqueurs et provocateurs; et vois-tu moi aussi ! et peut-être même plus que toi ! etc. etc. Elle est si désagréable quand elle prend ces airs-là. Ce monsieur a une villa, il a sans doute de la fortune, Dieu s'il épousait Dina ! Je le désire plus qu'aucune chose !
Et justement on vient de nous envoyer des robes de chez Worth, et la sienne est toute couverte de fleurs blanches comme des fleurs d'oranger.
C'était *bigrement* amusant ce soir ! Non, mais voyez-vous ce monsieur qui vous dit : J'ai tout tenté, j'ai même parlé au cocher !
Et lorsque Fortuné lui dit pour la dixième fois que *ces dames* ne le connaissent pas il répondit: Oui, elles me connaissent, je suis le monsieur qui se promène toujours près de leur landau.
C'est adorable de naïveté ! Est-ce la mode en Italie ? Mais cela me fait penser que le seigneur Eusebio n'est pas un grand seigneur, et Soroka non plus ! Hélas !
Enfin, Dina est ravie et elle se couche à onze heures, sur ses lauriers. Dieu ! si vraiment Eusebio était un homme pour elle !
Mon oncle Nicolas, le cadet des fils de grand-papa, écrit à maman, il a vu Paul avec le jeune Miloradovitch [Mots noircis: et madame,] Mme Froloff, une parente des Miloradovitch et encore deux galulas quelconques. Paul et Miloradovitch se tutoient et sont très amis.
Maman est remplie de joie et la conversation n'a fait que rouler sur les Miloradovitch jusqu'à *l'incident Troili.*
Paul a sa chasse, ses chiens, son veneur.
Bigre, j'ai envie d'aller en Russie, depuis trois ans j'ai cette envie. Quand donc viendra le temps de quitter cette ville maudite et éternelle !
A vrai dire j'avais très peur que Domenica et Dina ne me pensassent un peu jalouse de Troili, c'est cette peur qui m'a fait rire et hurler. Si elles savaient combien ces jalousies là sont loin de moi !
En Russie, en Russie ! Quand donc ?
J'ai écrit une lettre à M. Bœuf de la part du Surprenant, l'invitant à passer chez lui le lendemain à deux heures pour communications importantes. Je voudrais savoir qui est ce Bœuf ? C'est Audiffret qui sera étonné de recevoir sa visite.
Il est presque minuit. La représentation du Cercle n'est pas encore finie. (Ici se place un immense soupir).
Nous avons commandé les dominos. Je ne sais plus... j'avais quelque chose à dire...
Pauvre Paul, il ne sait pas, il ne veut pas savoir ? que son père est en train de se ruiner, qu'il ne lui reste plus qu'un seul bien, Gavronzi, de la magnifique fortune qu'il avait.
Je n'ai plus qu'un petit enrouement et une toux, je puis donc parler et même fredonner, "Mignon", Nice et "Mignon" que j'adore toutes les deux !
La peinture me retient ici ! J'ai ébauché une troisième étude, encore une femme en costume de ciocara, une magnifique figure de trente-sept ans. Elle est malheureusement engagée de sorte que je reprendrai encore Rosa dont la binette n'est pas encore finie, et celle-là, la belle qui a pour nom Stella, ne pourra poser qu'aux premiers jours de mars. J'aurai donc le temps d'en prendre encore une nouvelle entre Rosa et Stella. Mais ce n'est pas intéressant.
J'ai très envie de fumer depuis trois jours.
Ah ! je soupire après Nice, mon appartement et de bonnes cigarettes.
Dieu, si l'affaire finissait vite, je retournerais de suite à Nice, je m'arrangerais la loge à l'Opéra comme j'ai expliqué déjà et je resterais à Nice avec bonheur ! Je hais le changement et, à tout prendre, je ne cherche que le calme, une bonne vie mondaine, c'est tout ce que je demande. Quant à la célébrité elle vient d'elle-même quand on a une bonne position et avec cela de l'esprit, des talents, un peu de beauté et beaucoup d'ambition.
Voyez comme je semble près d'atteindre le sommet de mes désirs ! Et pourtant je crains, je tremble, je prie Dieu et je me tais de peur d'appeler le malheur.
Dieu, qui a été si bon pour moi, Dieu me protégera. Je l'espère, oh ! mais je suis si peu sûre, je me sens si misérable, si humble que je me fais pitié.