Sunday, 13 February 1876
Visconti est venu le matin pour dire que la soirée de ce soir est remise et qu'au lieu de cela il propose une invitation pour un bal à l'ambassade d'Allemagne.
Ah ! si vous saviez comme tout cela m'ennuie ! Je ne veux aller nulle part, je préfère rester tranquille que de mendier les faveurs !
Et puis qu'y a-t-il au monde de plus absurde que cette visite de ma mère à l'ambassadrice ! Sans présentation, sans lettre de recommandation ! L'ambassadrice, en femme polie, a laissé sa carte, et ça en est resté là. Il est bien naturel qu'elle n'invite pas. Si elle devait recevoir comme ça tous les Russes qui passent par Rome...
A deux heures pendant que Botkine est chez nous, Visconti vient encore, cette fois sans aucun but.
Je suis abattue à en crever ! Soroka et Galula sont là et nous voient partir pour la villa Borghése où ils nous rejoignent puis au Pincio, et enfin au Corso. Et le soir ils sont encore là. Voilà de curieux personnages.
Je crois que ce soir ils étaient trois, ça nous fait rire comme des folles, car avant je disais toujours que Soroka vient pour moi, Galula pour Dina et que Lola devait se contenter de leur parapluie.
— Dieu ! c'est mon parapluie ! s'est écriée Lola en voyant ce troisième.
Mais je crois qu'ils sont des gens convenables car ils ont échangé des saluts [Lignes cancellées: avec le prince Humberto, la princesse Marguerite, était dans sa voiture] avec beaucoup [Rayé: d'autres ] de personnes très bien.
[Rayé: Vous savez qu'ici on n'a pas l'habitude de saluer les personnes royales sans les connaître plus ou moins.]
On m'envoie des journaux de Nice. Il paraît [que] d'Audiffret a donné deux cents francs comme prix "pour des masques seuls" et a nommé ce prix: le prix du *Rossignol che vola.* Walitsky écrit que Danis et d'Aspremont ne le nomment pas autrement. J'ai demandé des explications. Je voudrais savoir si c'est à cause de la caricature.
Non, tout cela m'est bien égal ! Chacun a un *home,* chacun...
Dieu ! Est-il possible que j'aie tant attendu, tant prié, tant pleuré, tant crié et pour rien !
Pourquoi suis-je punie ainsi ! Et qu'ai-je fait de si atroce ? Et mes prières ne valent-elles rien ? Dieu ne m'entend t-il pas ? Y a-t-il un Dieu ? Pardon, pardon, pardon ! Mais c'est qu'il me semble incroyable que le Dieu des chrétiens puisse permettre qu'une de ses créatures soient aussi désespérée !
Dieu, que faut-il que je fasse ! Aller en Russie, oui et en Russie ce sera encore la même chose, non, car le procès est cause de tous les malheurs. On ira se défendre ouvertement contre ces infâmes calomniateurs, on aurait dû le faire depuis longtemps, mais la vie était supportable et on traînait par petitesse d'âme, par timidité, par bêtise ! On ne prévoyait pas que cela pouvait amener une espèce de malédiction ! Mais à présent c'est autre chose, cette existence est devenue insupportable à tout le monde, on ira en Russie, j'irai, sans cela il ne restera plus rien de moi. Il faut avoir mes dix-sept ans et ma santé pour ressembler à une jolie femme tout en supportant des tortures atroces et en pleurant dans chaque coin !
Je pleure, je me plains, je crie que je suis maudite ! Eh non ! ce n'est pas cela. C'est le procès, car tant qu'on ne recevait pas à Nice des articles diffamatoires dans des journaux russes, tant qu'on n'envoyait pas de la Russie des papiers honteux au consul, tout allait bien, chacun nous cherchait, mais c'était trop fort pour lui et le consul s'est retiré le premier. Ses ennemis [Mots noircis: disaient déjà qu'il recevait de l'argent pour nous cacher] nos scandaleuses affaires, qu'on lui payait sa protection. Il a presque perdu sa place, il s'est retiré tout en demeurant poli et en ne disant jamais un mot de mal de nous. Et après le consul, tout le monde, et Mme Tutcheff venue, heureuse du prétexte, elle a confirmé toutes les belles choses qu'on disait.
Et les scandales de Georges. Voilà, voilà, voilà, je vois clair à présent. C'est encore une espèce de satisfaction que de voir d'où vient le malheur. J'en suis toute soulagée je vous jure.
Oh ! mais quelle honte !
Et folle que j'étais je ne voyais rien et je demandais qu'on chercha à aller dans le monde. Et même à Rome ! Dieu ! Merci de m'avoir ouvert les yeux. Vrai ! c'est un bonheur de comprendre, de voir ! Je sais ce que j'ai à faire. Merci, merci, mon Dieu, ingrate, absurde ! Je vois à présent que Vous avez pitié de moi ! Oh je jure que par cette divine étincelle Vous m'avez fait un bien immense ! Oui, il y a un Dieu et un Dieu bon et clément !
Je n'ai qu'à vivre tranquillement pendant ces quelques mois, me résigner et tâcher de ne pas voir ce que font les autres. Je vous assure que c'est dur à dix-sept ans et avec mon caractère. Mais je me forcerai, je n'en aurai que plus de mérite.
Devant quelque bal ou fête je faiblirai de nouveau, j'oublierai la vérité, je me lamenterai encore, mais alors je n'aurai qu'à lire ceci. A présent je pleure de contentement et de gratitude. Je suis toute changée en un instant.
Il faudra se dépêcher, partir après Pâques tout de suite, rester peu à Nice et aller en Russie. Voilà mon droit chemin. Si je ne le suis pas, c'est que je suis indigne de tout.
A présent que je raisonne je vois combien je suis enfant. Je prie Dieu et je veux qu'il me fasse tout cela de suite, comme par un coup de baguette. Il pourrait le faire mais pour une sainte et non pour une femme ordinaire.
Il a fait beaucoup pour moi, il m'a consolée, calmée, il m'a rendu la vie. C'est dommage que l'on [Mot noirci: laisse] faire Visconti, il fallait tout refuser. C'est ce qu'on fera dès à présent.
Pourvu que le temps passe plus vite ! Nous sommes au 13 février, la fête de Pâques [Mot noirci: arrivera] vers le 16 avril, le 18 ou 19 nous partirons.
Assez de souffrances, assez de tiraillements, assez de tourments lents et continuels ! Tout finir en une fois; cela finira mal, je n'en mourrai pas puisque jusqu'à présent je ne suis pas morte: cela finira bien, mon bonheur n'aura pas de bornes !
Depuis longtemps tout serait fini si on était allé en Russie. Plus on traîne, plus cela s'embrouille, plus ce sera difficile à débrouiller !
[Mots noircis: La Vigier n'a pas] encore chanté au Cercle, elle ne chantera que demain, le 14 février.
En lisant "La Vie Mondaine" j'ai trouvé parmi les noms de la liste des étrangers, un certain M. Bœuf, au Grand Hôtel, et l'idée me vient d'écrire une lettre au Surprenant et de l'adresser à ce monsieur avec prière de remettre à M. d'Audiffret. D'ailleurs cette fois je lui écris très poliment, lisez plutôt:
Monsieur,
Je prends la liberté de venir vous féliciter sur l'affaire que vous venez d'entreprendre. Elle est avantageuse sur tous les points. En effet un établissement de cirage de bottes à la vapeur était une chose qui manquait à une ville de l'importance de Nice. Et vous Monsieur avec vos facultés naturelles et industrielles vous en serez le digne initiateur et chef.
Agréez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.
Henri Fichu.
J'en écris deux autres encore:
1°/ à Audiffret, encore.
Monseigneur !
Une foule d'homme réduits au désespoir vous tend les bras en détresse !
Toutes nos boîtes de cirage ne nous serviront plus qu'à nous teindre le corps en signe de deuil ! Songez à la quantité de cireurs que vous allez faire mourir de faim !
Souvenez-vous que quand vous étiez beaucoup plus jeune et infiniment moins corrompu, vous vous laissiez frotter les bottes par nos humbles brosses chaque dimanche avant d'aller au jardin public !
Souvenez-vous de la faillite de M. Krom !
Les cireurs de bottes de la ville de Nice.
et 2°/ à Saëtone:
Monsieur !
Tous les cireurs de la ville de Nice viennent vous supplier à genoux de dissuader votre ami M. E. d'Audiffret, de poursuivre son idée.
Nous ne sommes pas de force pour soutenir sa concurrence ! Nous mourrons de faim s'il réalise le projet d'un établissement de cirage de bottes à vapeur dans sa grande salle à manger qui est si belle !
De grâce, Monsieur, intercédez en notre faveur, intéressez-vous à nous et nous nous engagerons à cirer pour rien vos plus fines bottines de soirée avec lesquelles vous paraissez léger comme le messager des dieux.
Monsieur, par pitié, tâchez de fléchir votre ami, ce sera difficile, nous le craignons, car le bruit court qu'il n'a plus d'âme.
Les cireurs, etc.