Monday, 31 January 1876
[Written across the page: I do three quarters of an hour of painting twice a week.]# Lundi 31 janvier 1876
Mon nouveau modèle est une femme et elle se nomme Rosa. Pas jolie mais drôle.
Je reste seule à la maison toute la journée, à cinq heures on rentre et on me lit une lettre de ma tante, qui me reproche d'écrire à Olga par rapport au Surprenant, car Olga lui a tout raconté ou écrit au Surprenant.
Elle doit être folle ma tante, jamais je n'ai rien écrit à Olga qui puisse faire scandale, jamais je ne lui ai parlé du Surprenant dans mes lettres, excepté une fois et tout ce que j'en dis fut ceci:
- Tu t'occupes trop de ton saint Alforig, il est temps de cesser ma chère !
Voilà tout, ma tante dit que le Surprenant ne la salue plus. "Et pourquoi écrire à cet homme, dit-elle, il est perdu". D'ailleurs tous ils sont de telles saletés que j'ai honte de me souvenir que je les ai connus.
Quant à cela je suis de l'avis de ma tante, elle dit encore qu'une des Anglaises est mariée à un Johnstone, que l'autre est demoiselle, et que l'on dit que le Surprenant va l'épouser et Mlle Bueno se marie avec M. Francia. Voilà les nouvelles. Je ne crois pas fermement au mariage du héros, on a bien dit que je me mariais avec lui. Et qui sait, peut-être cette fois dit-on vrai.
Si j'étais partie au mois d'octobre comme je le voulais, j'aurais conservé de Nice un souvenir propre, tandis qu'à présent...
Jusqu'à présent mon journal me semblait exagéré, mais au lieu de recommencer l'exposition de mes griefs, je me contente de dire qu'il ne me semble plus exagéré et que si j'avais seulement le temps je répéterais toutes mes abominations des humiliations.
A chaque nouvelle chose je reçois une secousse comme si c'était pour la première fois, et chaque fois je veux raconter tout du commencement et m'indigner. Comprenez-vous ces gens de Nice ? Ne savaient-ils pas à qui ils se faisaient présenter ? Pourquoi alors faire comme ils ont fait ? Oui, je le vois, ils se sont fait présenter pour nous insulter après, ils savaient bien qu'il n'y aurait personne pour les punir, ils savaient bien que quatre femmes n'iraient ni les souffleter ni se battre en duel avec eux. Qu'ils sont vils et lâches Quelle joie de pouvoir les écraser de mon mépris au moins à distance.
J'ai un nouveau et un grand chagrin (je me plains si souvent que je crains qu'on ne me surnomme *La plaie)* j'ai donc un nouveau chagrin, tout de même. Il me semble que vous pensez que je suis furieuse pour le Surprenant. N'est-ce pas que vous ne le pensez pas, vous ne me supposez pas capable d'une pareille bassesse ? Je le hais comme je hais les Howard, plus parce qu'il m'a plu tandis que les Howard m'étaient toujours indifférents. Voyez à quoi peut mener un cœur trop chaud, un esprit trop honnête. J'ai dit que j'aimais cet homme, tandis qu'il me méprisait.
Une phrase que j'ai lue dans un livre anglais m'a été comme un poignant reproche, c'est un père qui parle à sa fille: "Bless my heart, Kate, are you mad ? What, you, of all girls in the world, confess your love for a fellow who has not first said he loves you ?"
Et j'aurai dans ma vie encore bien des ennuis à cause de cette rage sauvage de dominer d'une façon ou d'une autre.
Je veux qu'on m'aime par caprice et je finis par aimer (ou par croire aimer) par dépit et amour-propre froissé.
Voilà toute mon histoire en quelques lignes, je ne saurai jamais mieux m'expliquer.
Le soir pendant que je me coiffe pour l'Opéra on apporte une lettre que j'ouvre toute tremblante et mon cœur bat comme un marteau, tant je crains quelque nouvelle ou ancienne nouvelle. Peut-être d'un autre genre la nouvelle n'en est pas moins dès plus intéressantes, un fragment de journal : "M. G. S. de Babanine fait savoir que Mme D. Kandibine, qui se dit Mme Babanine n'a pas le droit de porter ce nom attendu qu'il n'a jamais été marié avec elle".
Et voilà.
Nous sommes dans une baignoire en face de Soroka, de la gentille princesse et du Roi.
Le Roi est dans l'avant-scène droite du rez-de-chaussée, la princesse avec Mme de Monterreno est au-dessus de lui. La salle est comble, on chante "Ruy Bias" et le public applaudit frénétiquement.
Je suis habillée en Olympe, je m'aime le mieux ainsi. Cette robe tout en n'étant pas décolletée est ouverte devant en [Mots noircis: gondolière comme les] anciennes robes, tandis que derrière elle ne fait que découvrir la naissance du cou. Or vous savez ou vous ne savez pas que j'ai un cou remarquable, trop peut-être pour une loge de rez-de-chaussée.
Ces Italiens vous regardent en face, vous examinent comme une statue, un tableau ou un animal. Nous arrivons pendant le premier entracte, et je ne me mets sur le devant qu'au lever du rideau, sans cela cette foule noire me dévorerait.
Aussitôt Soroka *saute sur son binocle.* Cependant cette fois il me regarde avec moins d'acharnement, tandis que les autres ne se privent pas de ce bonheur. Un vieux se trouvant trop petit sans doute, *bondit* pour mieux voir, en passant devant la loge. Lola est presque morte de rire.
Rossi vient nous voir, malheureusement Soroka n'est pas dans sa loge pendant qu'il est chez nous.
[Une ligne cancellée]
- Comme Soroka est rusé, dit Dina il regarde moins à présent.
Je me sentais assez misérable mais le théâtre m'anime. Nous partons après la première partie du ballet. Il y a une foule d'hommes à la sortie, mais pas de Soroka, Soroka s'est contenté d'examiner au binocle notre départ de la loge.
Toutes ces histoires m'énervent et me tourmentent, j'ai longtemps prié Dieu de me calmer, de me consoler.
C'est impossible tant que les choses ne changent pas. Je regrette d'être remarquée. Le mépris de Nice semble me poursuivre. Pourtant à Rome nous ne sommes pas encore salis.