Tuesday, 4 January 1876
# Mardi, 4 janvier 1876
Hier maman avait ecrit a Botkine, le frere du medecin de l'imperatrice, et aujourd'hui il a ete chez nous. C'est un laid qui s'occupe de peinture.
Apres cette visite nous sortons. O la laide ville, quel air impur, quel melange deplorable de vieilles magnificences et de nouvelles saletes !
Nous avons passe par le Corso, la via Gregoriana, le forum d'Adrien, le forum de Rome, nous avons vu les portes de Septime Severe, de Constantin, la via Appia, le Colisee. Mais tout est encore vague, je ne me reconnais pas. La Promenade du Pincio est charmante, la musique jouait, mais il y avait fort peu de monde, quand nous y etions. Des statues, des statues partout.
Qu'y aurait-il donc a Rome s'il n'y avait pas de Saint-Pierre, et aussi toute la ville. Je suis contente de la trouver pas trop grande, elle sera plus facile a connaitre. A la Promenade nous nous amusions a retrouver les Saetone, les Audiffret et les Prodgers de Rome. Le soleil ne se montre pas, il fait un temps lourd et triste. Je ne veux rien visiter avant de m'installer.
La soiree se passe a faire les cartes, a ecrire des lettres a Audiffret, et a en parler.
[Dans la marge: En arrivant a Rome je n'avais aucun sentiment artistique, c'est Rome qui m'a ouvert l'esprit, aussi l'ai-je adoree depuis.]
— Emile dit le Deprave, tu ne pourriras pas, mais... oh ! -puis: Informations prises, tu pourriras tout de meme. Emile le Deprave, fils de Leon le Devergonde.
Maman me demande ce que je dirais s'il se mariait avec la Robenson. Je ne dirais rien, seulement j'aimerais mieux le voir mort.
C'est etrange, son mariage avec sa cousine de Marseille ne me ferait rien, mais avec une Robenson, ou une Bueno, une etrangere enfin, me mettrait en fureur. C'est surtout les regards et les qu'en dira-t-on, de la maison, que je redoute en pareil cas.
S'il se marie tous mes plans s'en vont de nouveau au diable.
Il est impossible qu'il ne me revienne pas un jour ou l'autre, ai-je dit. Une seule chose peut le rendre impossible, son mariage, et cette chose va arriver.
C'est juste puisque tous mes plans doivent etre vains, et que sans ce mariage, ils ne seraient pas vains. Bigre de bigre ! Cette conversation me refroidit les doigts. Et il y a de quoi, mille Robenson d'un diable ! C'est avoir de la guigne vraiment !
Ce sejour a Rome me semble un exil de quatre mois, c'est avec une joie sans pareille que je pense au retour a Nice. Surtout si le Surprenant ne se marie pas. Oh ! il me crachera dessus tout de meme. Les cartes me disent beaucoup de bien, mais seulement quelquefois, par hasard. Ca ne compte donc pas.
Ah ! Nice, Nice ! Y a-t-il au monde une plus jolie ville apres Paris ? Paris et Nice, Nice et Paris. La France, rien que la France. On ne vit qu'en France. Si je parviens a entrer dans la societe de Rome j'aimerai Rome.
Le palazzo de Doria, sur le Corso, m'a fait rougir, tant il est grand et magnifique. Ah ! misera me !
J'ai envoye a Collignon ce billet pour etre mis a la poste a Nice:
O Boreel ! Comme tu es devenu laid et comme tu es devenu gras. Ou est ton chic ?
Il s'agit d'etudier, puisque je suis a Rome pour cela.
Rome ne me fait pas l'effet de Rome. Est-ce bien Rome ?
Peut-etre me suis-je trompee ?
Vivre dans une autre ville que Nice, est-ce possible ? Passer par des villes, les visiter, oui, mais s'y installer ! Bah ! je m'habituerai.
Et tous ces gens qui sont restes a Nice, il me semble qu'ils restent dans la position ou je les ai laisses et ne bougeront que lorsque je serai de retour. Helas ! ils bougent sans moi, et s'amusent sans moi et ne se fichent pas mal de la creature en blanc !
Je voudrais, etant loin des yeux, etre loin des langues. On dit qu'on s'occupe de moi. Je ne puis me l'imaginer.
Je ne pense qu'au mois de mai, quand je ferai mon entree a Nice, quand j'irai a la Promenade des Anglais, le matin, sans chapeau avec mes chiens !
Je suis ici comme une pauvre plante transplantee.
Je regarde par la fenetre et au lieu de la Mediterranee je vois de sales maisons; je veux regarder par l'autre fenetre et au lieu du chateau je vois le corridor de l'hotel. Au lieu de l'horloge de la Tour j'entends la pendule de l'hotel.
C'est vilain de prendre des habitudes et de detester le changement.
La plus sale chose qui puisse m'arriver, c'est le mariage du Surprenant, j'espere qu'il ne fera pas cette betise. Pourtant la Prodgers a pris a coeur cette affaire, le bureau de mariage fonctionne.
La Robenson n'est pas revenue en vain. Ecoutez, franchement, ce serait une detestable affaire. Audiffret marie, M. et Mme d'Audiffret ! Mme Robenson Audiffret ! C'est une histoire ancienne et sainte. In nomine Patris, Filli et Spiritus Sancti. Amen.
Alors mon retour a Nice est flambe. Mais qui me fait croire ces betises ! Une parole de maman ! Comme par une simple parole on peut me mettre en revolution. J'espere que mes craintes ne sont point fondees. Ce serait trop laid, ce serait etre trop maltraitee de tous les cotes.
Non, j'espere que je m'alarme en vain. Vraiment ce serait trop laid. Penser a une chose pendant tant de temps, tout arranger dans son esprit, tout imaginer et pour rien ! Je voudrais savoir ce qu'il pense de moi et ce qu'il pense de mon depart. Rien, sans doute.
Ah ! si je pouvais me marier a quelque prince, c'est alors que je reviendrais a Nice et j'y ferais une entree triomphale ! Mais non, il est dit que rien ne me reussira, que tout me manquera. Aussi je ne fais plus de plans ou, si j'en fais, c'est avec la douloureuse conviction de leur inutilite. Je n'ose plus rien desirer, je n'ose plus rien esperer. Chaque fois j'etais desappointee.