Monday, 20 December 1875
Hier je me suis endormie dans un etat si trouble, que je ne comprenais rien. Desesperee, eploree, je voyais les vagues de mon esprit noires et houleuses comme celles de la Mediterranee en novembre, et par-dessus tout Audiffret, sautant comme un diable, allant chez la Gonzales, la lorgnant. Enfin un tas de betises.
J'ai dit a maman ma resolution, elle ne repond rien, ou n'ecoute pas, ou est trop faible, ou n'ose rien, c'est deplorable.
A deux heures nous allons au concert des Beaux-arts, je suis pale comme une morte dans ma robe blanche. Le comte Markoff vient se mettre pres de nous. Et dans la grande loge sont les membres du cercle, entre autres Belle-de-Jour et le Surprenant. En general peu d'animation et un fichu monde.
Je comptais voir Audiffret pour cette maudite invitation, ne l'ayant pas vu, je fais arreter la voiture devant le secretariat du Cercle et on fait venir le Surprenant. Il sortit sur le perron cherchant et demandant qui l'a appele, d'un air si gentil que je voudrais lui sauter au cou.
- C'est nous, dit maman, mais entrez pour un instant en voiture, il pleut tres fort.
- Avec plaisir, Madame, - et il s'assit a cote de moi.
- La, ou allons-nous ? demanda-t-il en riant.
Le cocher ferma la portiere et demanda s'il fallait rentrer.
- Non, non, s'est-on ecrie en eclatant de rire, attendez !
Quant au monsieur il semblait dire: "Je suis tres bien, enlevez-moi".
Un autre jour j'aurais ri comme une folle, mais cette fois j'etais froide et tremblante.
- Voyons, qu'y-a-t-il ? demanda l'homme apres avoir ri comme les autres...
- Voila, dis-je, je voudrais aller a une matinee dansante, et je vous demande a qui on s'adresse pour avoir une invitation.
J'avais envie de m'etrangler.
- C'est a Vigier qu'il faut les demander, repondit-il, c'est une commission qui est chargee de cela.
- Et de qui est composee cette commission ?
- De Vigier, Barrai et Lewin.
- Ah ! fort bien.
- Mais est-ce qu'un membre permanent n'a pas le droit ? demanda ma mere.
- Non, madame, non.
Sur cela Madame ma mere dit que j'ai souvent des fantaisies etranges, qu'elle ne veut pas demander une invitation, que la connaissant en ville depuis longtemps, on aurait du lui en envoyer une, etc. Et Audiffret dit qu'il va "en parler ce soir au Cercle".
Sans aucun doute il peut en donner une sans aucune difficulte, mais il ne demandera rien parce qu'on dira qu'il la demande parce qu'il me fait la cour. C'est absurde et blessant. Il aurait l'air de vouloir forcer la porte pour ses protegees ! Vilenie, salete !
Damnation ! Je n'ai pas besoin de decrire mon etat, d'apres ce qui se passe qu'on juge.
A quoi sert de connaitre qui que ce soit si vos connaissances ne vous servent a rien.
Il fallait etre desesperee, hebetee, ahurie comme je l'etais pour parler a Audiffret de cette invitation. Pour d'autres ce serait la chose du monde la plus simple, pour nous qui avons peur, qui doutons, c'est atroce.
Eh bien, une salete de plus ! La belle affaire, j'en suis arrivee la ! Je ne pleure plus. Je suis trop malheureuse, trop humiliee pour pleurer.
Moitie serieusement, moitie riant, je passe la soiree a demander la matinee dansante. On me repond que c'est impossible et que je vais a Rome.
En suis-je bien sure ? Tout est change en moi. Je ne sais plus du tout ce que je veux. Nice, son monde et le cercle de la Mediterranee me semblent autant de paradis. Il me semble qu'ici seulement on s'amuse, ici seulement on est bien, ici seulement on est elegant. "Qui solo vorrei restare, amar et morir".
Audiffret me retient, on en a tant parle a la maison qu'il me semble qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela. Il me semble que cette betise nicoise aura une influence sur toute ma vie. L'homme me semble *mien,* tout ce qui m'arrive, et tout ce qui m'arrivera, ne sera qu'un moyen d'arriver a lui. Tous mes plans aboutissent a ce miserable. Pourquoi veux-je partir ? Pour revenir et recevoir ici. Je veux me marier pour depiter le Nicois, venir a Nice aussi pour lui. Je ne tiendrais pas ma parole si je ne disais pas mes pensees les plus intimes, les plus passageres.
Qu'on ne pense pas que j'ai un amour particulier ou quelque betise dans ce genre, non, ce n'est pas dans mon caractere. Je suis faite comme un homme, une jolie figure me plait, je ne me gene aucunement pour en parler autant que je veux. Cet homme m'a donne dans l'oeil, il me plait, j'en suis jalouse. Il me resiste, je l'en aime trois fois plus. Que voulez-vous c'est un caprice, une fantaisie.
Je pars, mais je reviendrai.
*Je* voudrais revenir mariee.
Et qu'est-ce que je vois au bout de tout ? Audiffret. Toujours lui. S'il m'aimait, je ne l'aimerais probablement pas. Qui me l'a mis en tete ? Je ne sais vraiment comment cela s'est fait. Depuis le premier moment, depuis il y a plus d'un an, il changeait tous les jours, tantot me faisant penser tout ce qu'il y a de mieux, tantot me crachant dessus. Cela etait ainsi non seulement quand nous l'avons connu, mais bien avant.
A present, mon Journal passe me semble incomplet, ai-je dit que pendant les absences du Surprenant, lorsque nous ne le connaissions pas, je m'ennuyais ? Que je ne m'habillais, ne sortais, n'allais au theatre que pour lui ? Si je ne l'ai pas dit, je le dis, et on l'a bien vu et compris sans que je le dise.
Mes desirs etaient si arretes avant ! Je voulais partir.
A present, je veux et je veux pas. Il me deplait souverainement de laisser le beau Nicois en proie aux Bueno, Robenson, Gonzales. Ah ! cette derniere, avant d'aller chez les Willis, le Surprenant alla chez elle, et avant et apres l'a lorgnee.
J'etais la, eh bien c'est chez Mlle de Gonzales qu'il est alle et non chez moi, c'est elle qu'il a lorgnee et pas moi. Pendant qu'il etait dans sa loge je pouvais le voir, il lui disait sans doute des choses aimables, car la figure de la fille rayonnait.
Il ne m'a jamais rien dit d'aimable, il m'a toujours traitee ou en indifferente ou en petite fille.
Je rage quand je pense au stupide contentement du pere Moreno, lui qui m'a dit la nouvelle de mon mariage et a present c'est sa fille qui est *favorisee.*
Fi que c'est sale, fi que c'est vilain, fi que c'est humiliant ! fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
Je suis tout ce qu'il y a de plus malheureux sur la terre, je prie Dieu comme je ne l'ai jamais prie et je m'endors contente.