Tuesday, 16 November 1875
Je me suis couchée à cinq heures du matin hier et à deux heures de l'après-midi aujourd'hui je quitte Nice, avec ma tante.
Coco, Antonoff et Walitsky nous conduisent. Antonoff avec des bonbons et des bouquets.
A chaque instant je suis prête à pleurer, si je parlais je pleurerais, aussi je ne parle pas.
— Veux-tu un oreiller ? me demande ma tante.
— Non.
— Tu es malade ? me demande encore ma tante.
— Non !
— Mais tu es si pâle !
— Je suis fatiguée.
— Tu dois être malade, qu'est-ce qui te fait mal ?
— Tout !
Puis voyant qu'elle allait encore me faire parler.
— Tenez, ma tante, ne m'empêchez pas, je compose.
— Ah !
— Oui, il n'y a rien comme le roulement d'un wagon pour donner des idées.
— Ah ! alors c'est autre chose, bien, bien, je ne savais pas.
Et elle me laisse composer à mon aise.
Je commence à être connue sur la ligne de P.L.M., à Toulon on me reçoit comme une vieille connaissance, à Marseille aussi.
Je me souviens à Marseille la dernière fois, j'ai rencontré Gioia.
Nous prenons un coupé-lit et je dors passablement.
— Pourquoi, dit ma tante, les huissiers, et ceux qui prennent les billets, et tous les gens de l'Opéra Italien, vous saluent si bas ?
— Parce qu'ils me reconnaissent sans doute.
— Non, ils reconnaissent aussi beaucoup d'autres qui sont depuis plus de temps abonnés que vous.
— Alors je ne sais pas pourquoi.
Puis après un silence:
— Pourquoi Audiffret est devenu si pâle quand Pasqua a commencé à chanter - "Connais-tu le pays ?"
— Comment avez-vous pu voir ? Quant à moi je ne puis jamais voir si on pâlit ou rougit.
— Oui, vous, parce que vous ne voyez pas de loin, mais moi je vois; il est devenu blanc comme un mouchoir, surtout lorsqu'elle a chanté: C'est là que je voudrais vivre, etc.
— Je n'ai rien vu.
Et pourquoi pâlirait-il, peut-être parce qu'il craignait pour la voix de l'actrice
Le fait est que je suis dans un bien misérable état. Et la romance de "Mignon" me fait pleurer.