Thursday, 4 November 1875
# Jeudi, 4 novembre 1875
Jour froid, sombre, pluvieux ! Figure sombre, renfrognée, humeur triste, pensées inquiètes !
Cent fois je répète ! Si ce n'étaient les mines des miens ce ne serait rien ! Mais on me regarde, on me pense... Enfin ! Et pourquoi ! Parce que l'homme n'est pas venu dans la loge.
S'il n'y a pas encore de quoi faire des grimaces, bientôt il y aura de quoi. Les cartes me le disent, et malheureusement elles disent toujours vrai, à moi !
Toujours la dame de cœur avec le roi de trèfle et tout autour les cartes les plus noires !
Le seul moyen c'est fuir à Paris, au diable ! peu importe, pourvu que je m'en aille. Si je reste j'aurai des vexations sans fin ! O Mon Dieu, soyez bon, faites-moi partir !
C'est aujourd'hui la Saint-Charles, la fête de Son Altesse sérénissime le prince Charles III de Monaco, et nos mamans vont voir l'illumination.
Je suis triste à mourir, mes Grâces nous rencontrent, elles voulaient aller avec mes mères, elles sont désappointées.
Nous montons prier Nina d'aller à Monaco, puis au théâtre; elle refuse ! Cela m'est égal, je ne désire rien. Les filles me mènent chez de Daillens, mais elle est malade et ne peut pas venir non plus. Alors je m'anime, remonte chez Nina et la prends d'assaut.
Jamais on ne m'a délié la langue comme à présent, pendant que Nina, Olga et Dina se faisaient attendre, Marie m'a conduite sur un tel terrain ! Bigre !
Pépino a une bouche qui lui donne des "petites pensées criminelles" et on peut aimer Pépino et Girofla "pour peu de temps", seulement pour "beaucoup plus qu'une simple coquetterie" et qu'elle croit qu'entre Girofla et Olga il n'y a que "Ah ! diable, je ne dirai pas ce qu'elle a dit !" En un mot qu'il n'y pas d'amour mais:
L'homme est jeune... la femme est belle...
Ce ne sont que les fleurs, je n'ose pas dire les fruits.
Un sucre, mes chiens !
J'écoutais et parlais peu, pour ne pas me compromettre. Elle épouserait Antonoff mais à condition d'avoir "des petits maris à côté".
— Maman me dit, épouse-le, tu vois, je n'ai jamais aimé ton père, et pourtant j'ai vécu heureuse ! Oui, mais je lui ai répondu:
— Eh ! maman, tu dis heureuse, mais tu ne dis pas que tu avais un Coco sous ta jupe. Voilà ce que m'a dit Marie.
Cette pure conversation me fait trouver la vérité, chez moi il n'y a pas d'amour pour Audiffret, il n'y a que... que... "L'homme est jeune, la femme est belle". C'est gênant à dire mais il le faut bien, puisque c'est la pure vérité. Si j'étais un homme et lui une femme, je me passerais ce caprice et je suis certaine qu'au bout de très peu de temps j'en aurais assez, mais je suis femme, demoiselle !
Et ne pouvant pas faire comme un homme, je donne à ce caprice un nom qui lui convient peu, je le nomme amour. On fait ce qu'on peut.
On donne "Alice de Nevers". Tous les faquins nous viennent voir, Hector aussi, avec Sommier, Sommier qui "regrette de n'avoir pas trouvé personne hier chez nous, qui fait ses compliments à Madame ma mère" et qui "part demain".
Sommier très comme il faut. Paillasse, comme le nomme Lucie Durand.
Quant à Audiffret, il se démène à la porte, mange nos gâteaux et chantonne. Il a l'air tout ébouriffé. Pépino est joli et aimable et, malgré moi je lui fais les doux yeux.
Je me tiens avec mon Tourment simplement et bien. J'en suis étonnée même. Je suis sage et gentille, je suis contente de moi. A la sortie, sont tous ces nigauds, sauf le Surprenant.
Maman et ma tante rentrent en même temps que nous, et on se fait les questions d'usage.
— Que le diable les emporte ! dit maman, ils viennent pour les Sapogenikoff, quand les Sapogenikoff ne sont pas avec nous personne ne vient.
— Voilà mon éternel tourment ! Eh ma mère, puisque les Sapogenikoff leur plaisent. Voilà pourquoi je déteste vos plaisanteries. Un faux mouvement d'Audiffret vous voilà tous hérissés et mécontents !
— Enfin, il se conduit ou comme un homme qui ne s'intéresse pas du tout, ou qui s'intéresse énormément.
— Il ne s'intéresse pas du tout, s'écrie ma tante, avant oui, et cela se voyait, mais cela a craqué, c'est fini !
— Bon Dieu, Madame ! Tous ces gens-là me sont bien indifférents, mon seul tourment c'est vous, vous qui bâtissez des châteaux qui s'écroulent sur moi ! Est-ce ma faute ! Eh sapristi ! Vous me rendez la vie amère avec vos détestables commentaires !
Et l'homme n'est pas venu, et pourquoi, et comment ! Et toutes ces petites excuses entre vous, ces petits adoucissants d'amour-propre ! Ces petites jalousies ! C'est détestable ! Vous ne faites que me rendre indécise et stupide ! Vous savez bien que cent fois ils sont venus sans les Sapogenikoff, que quand les Sapogenikoff étaient dans leur loge et nous dans la nôtre, c'est dans notre loge qu'ils venaient !
Oh ! que toutes ces misères m'ennuient ! Je vais haïr ce maudit Girofla, qui les cause !
— Mais c'est vrai, dit maman pour me calmer, c'est vrai, laissons cela, j'ai tort, j'ai tort.
En vérité ils vont me rendre furieuse, acharnée après cet homme, pour leur prouver qu'on ne me crache pas dessus !
J'étais contente de ne pas l'aimer, d'avoir trouvé *comment* je l'aime ! Et ils me rendent furieuse, jalouse. Jamais je n'admettrai qu'il me préfère la petite Olga.
Bon Dieu, si je pouvais seulement me mettre dans la tête qu'il n'y a rien entre Girofla et moi. Qu'il est comme Sommier, comme Pépino etc. etc. Mais je ne le puis pas ! Les cartes disent non, tout dit non, et je persiste. Tête d'âne, va !
Je ne me ferai donc jamais penser comme il faut. Audiffret est une canaille qui s'amuse.
Eh bien moi, je me suis dit qu'il doit m'aimer ! Diable sait pourquoi.
Je ne sais ce qu'il y a ce soir, je m'arrête à chaque instant, et cherche ce que je vais écrire et pourtant je suis tranquille et pourtant je ne devrais pas l'être. Ce qu'a dit maman a tout à fait l'air d'être vrai. On ne vient que pour les Sapogenikoff. Montons-nous la tête, exaltons-nous, cela nous fera écrire, allons ! Non, ça ne prend pas.