Saturday, 16 October 1875
Je disais à thé que Gioia est belle par son entourage: "Sans doute, elle est grande, bien faite, admirablement mise, dans une voiture magnifique; tandis que moi, dans cette boîte bleue qu'on nomme landau, d'où ma tête seule sort, comme dans ces joujoux d'enfants ces boîtes d'où sort une petite tête, et ce landau attelé de deux rosses ! Sans doute elle paraîtra plus belle !"
A cela maman répondit que je suis mieux que Gioia; mais qu'une fleur épanouie et sur le point de s'effeuiller produit toujours plus d'effet qu'un bouton de rose sur le point de s'ouvrir.
Que l'entourage de Gioia ne fait rien, qu'elle est belle, gentille, distinguée, par elle-même, qu'à Bade, avant de savoir qui elle était elle la prenait pour une duchesse. Qu'on aurait beau habiller Daillens, qu'elle resterait toujours laide.
Je rougissais de dépit pendant ce discours: "Pourquoi prendre Mme de Daillens, prenez-moi, et vous verrez".
— Tu es sans cela dix fois mieux qu'elle.
— Non, je sais moi-même ce que je sais, et que son char superbe et ma boîte bleue sont deux cadres bien différents.
— Et Audiffret n'est pas arrivé ?
— Probablement oui.
— Mais où serait-il ?
— Mais peut-être caché chez Mme Pirate dans la cage aux oiseaux.
Maman et ma tante s'en vont à Monaco et nous nous promenons avec Coco et voyons le bijou de mon âme sur sa terrasse avec son air calme et comme il faut. Coco s'est écrié: Qui donc a osé la dire belle ? Mais nous savons cela, il ne la trouve pas belle et il ira chez elle et lui donnera tout ce qu'il a et... et pourrira chez elle.
A quatre heures nous montons chez Nina, qui en plaisantant me dit qu'elle va se fâcher, que Coco me fait la cour et qu'on parle en ville de mariage.
— Bon Dieu Madame, ne me laisse-t-on plus tranquillement épouser Girofla !
Quant à vous, ne craignez rien, Coco ne peut me plaire, il est vilain, votre Coco, mais pour vous il est un ange et vous croyez que pour tout le monde il doit être un dieu.
Et elle sourit d'un air satisfait. Quelle bêtise ! Voilà qu'on me donne Coco. On s'occupe donc de moi ! On le dit et beaucoup.
L'autre jour de Daillens dit à maman:
— On dit que Marie remplacera cet hiver Lucie Durand.
— Marie Bashkirseff, dis-je à maman quand elle m'eut répété cela, Marie Bashkirseff ne remplacera personne, elle pourra supplanter, mais remplacer, jamais.
Ce mot *remplacer* m'a paru blessant, on me met dans la même balance avec Lucie Durand, on croit que j'ai grandi et me suis épanouie pendant cinq ans sous le soleil de Nice pour n'avoir pour toute ambition que de prendre la place de Lucie, de remplacer Lucie, parce que Lucie ne vient pas à Nice.
Sot amas de brebis !
Enfin on en arrive à Girofla, chez Nina, et Coco fait preuve d'éloquence. Rarement vu, un homme plus bête, plus ignorant et plus prétentieux dans la discussion.
Nina prétend que nous devons nous haïr intérieurement avec Giroflé, pour preuve du contraire je dis que j'aime Gioia.
— Et elle aurait le droit de la haïr, dit Dina.
— Pour Audiffret ! fait Mme Sapogenikoff avec mépris.
— Oh ! non, mais pour un autre, il y a longtemps, elle le connaît depuis cinq ans, c'est alors qu'elle s'intéressait à Gioia, à présent ce sont les restes du passé.
— Pour qui ? pour qui ? fait-on.
— Dina ! m'écriai-je, et puis plus calmement, raconte, je ne sais pas moi-même si tu sais.
— Eh bien, voilà, commence Dina, et je vous préviens qu'elle commença une énormité: Le duc de Hamilton regardait beaucoup Marie, on disait même qu'il voulait l'épouser quand les Pirates l'ont enlevé.
N'est-ce pas bête ?
Nous prenons Giroflé chez nous, lisons ensemble, faisons des remarques sur le livre et en rions comme si elles étaient faites par d'autres.
Maman rentre à dix heures de Monaco, elle a fait le voyage avec Loftus qui a été charmant. Mais elle ne lui a pas parlé, craignant ma désapprobation.
Tout en soupant avec Dina je demande à grands cris un moyen de connaître *Bibi !*