Monday, 4 October 1875
Mes Grâces sont chez moi, nous sortons ensemble sans ma tante en landau fermé, rions comme toujours et de temps en temps saluons des inconnus. Innocentes âmes ! Nous pensions faire le diable à quatre.
— Enfin, dis-je, il est arrivé quelque chose hier, quoi ? je ne sais pas. Mais Giroflé en convient... et tenez ,1a preuve, c'est qu'elle ne veut plus qu'on l'appelle Giroflé, et qu'il y a pour nous un sujet de conversation défendu. / — C'est vrai, oui il est arrivé quelque chose, on ne sait quoi, mais il y a quelque chose. / — C'est positif, tiens Olga, qu'on nous enferme pour deux heures, nous causerons, du choc vient la lumière, peut-être trouverons-nous; ce quelque chose d'inconnu me pèse, quand je ne comprends pas je suis misérable, j'ai la tête lourde; il faut éclaircir le mystère, Giroflé, chère, enfermons-nous ! / — Très bien, mais qu'allons-nous chercher ? / — Ah ! voilà, est-ce que je sais ? Nous avons laissé tomber une épingle dans un sac de farine, cherchons-la, fouillons dans la farine ou vraiment c'est trop ennuyeux.
Ce dialogue représente fidèlement la situation.
Quelque chose est arrivée, hier matin on parlait encore de l'homme, de tous, on en riait, et voilà qu'on ne prononce plus son nom, que toute allusion au château jette le trouble dans la conversation, cela semble défendu. Olga et moi qui avons pris tant de paroles de Girofla, nous nous interrompons à chaque instant.
Enfin, rien n'est arrivé et pourtant il y a quelque chose. Giroflé assure que c'est que nous n'avons pas été franches l'une envers l'autre, j'aurais dû lui raconter tout ce que m'a dit Girofla, et elle tout ce que lui a dit Saëtone. Je n'avais rien à raconter alors, tout était suspendu sur un cheveu, et puis on regarderait d'une certain façon Girofla, lui qui ne m'a dit que quelques mots en passant et les hommes n'aiment pas cela.
J'explique cela à la fille. Et je crois qu'elle a eu tort de donner tant d'importance aux paroles de Mercure. Mercure est sans doute un rusé compère, moi-même je pense qu'il a voulu faire un imbroglio avec moi, Olga, Girofla et puis en jouir en se mettant de côté.
Ma tante dit qu'il a piqué bien des fois l'homme par Godard.
Ah ! tout cela est bien embrouillé et -mi ritrovo per una selva oscura, che la diritta via era smarrita I! que diable, il faut trouver le mot de l'énigme. Ah !... mais le pire est que ce mot n'existe pas, il y a l'énigme seule.
C'est étourdissant et je ne sais qu'en penser, mais je ne suis pas *moi* pour rien, bouillante à la surface je suis de glace au fond et les misères humaines me touchent peu, je juge calmement, je ne me presserai pas et je trouverai.
Je reste chez Nina une heure, elle me donne ses filles pour toute la journée. Nous offrons ce soir un grand bouquet à Marie Petit avec deux rubans, l'un bleu et l'autre rose, "Giroflé-Girofla". Nous prenons l'avant-scène gauche que j'aime tant.
Mais ma tante m'attriste, telle qu'une fleur sur laquelle on vient de jeter de l'eau bouillante, j'arrive chez Nina pour que mes Grâces s'habillent pour ce soir. Je me mets dans un fauteuil chagrinée, honteuse.
— Vous allez voir, nous dit ma tante, qu'il reviendra à Nice et qu'il ne se montrera plus ni chez vous, ni chez nous. C'est un vilain paysan, un vaurien, un mauvais homme, laissez-le tranquille, n'en parlez plus...
Si ma tante le dit, c'est qu'elle prévoit son détournement, pas d'homme à femme, mais... enfin, mon éternel tourment. C'est lamentable !
— Eh bien, répondis-je tranquillement à ma tante, j'aurai un ennemi de plus, je lui vouerai une haine éternelle comme à mon bon ami Manara.
Mes Grâces et moi sommes enchantées du bouquet, et à l'entrée de Petit, Olga et moi le soulevons mais il est trop lourd, Tiste le ramasse et le présente à l'actrice.
Aussitôt que son jeu le lui permet, elle s'approche et me remercie, sous l'éventail et je lui réponds qu'elle mérite bien plus.
J'adore "Giroflé-Girofla", plus on la voit, plus c'est amusant. Et Tiste qui dit autant que possible tout à la loge; au moment ou il fit le "Si" ! qui fait tant rire, je l'imitai du fond de la loge, c'est alors qu'il fallait voir sa face ! Cette loge sur la scène si près des acteurs me fait aimer le théâtre pour lui-même car nous échangeons des sourires avec Petit, et rions à più non posso des grimaces de Tiste.
Fiouloulou resta presque toute la soirée chez nous. Il paraît que je n'ai pas salué Mercure le fameux jour de Gioia. Enfin, je lui ai envoyé des explications suffisantes, s'il n'est pas content tant pis !
Quand on prononce le nom de l'homme, Olga rougit et se trouble et Fiouloulou sourit et regarde ma tante qui soutient ces regards avec beaucoup de dignité.
Nous lui avons changé le nom, il se nomme Feu. Gioia se nomme c'tte femme, on me nomme le Torrent, je nomme Olga la Rosée, et Marie la Neige.
Comme Mme de Sévigné.
— N'avez-vous rien à dire à Girofla ? demanda Fiouloulou en se levant et s'adressant à Olga. / — Est-ce que vous le verrez bientôt ? demandai-je à mon tour pendant que la fille rougissait et disait je ne sais plus quoi. / — Que voulez-vous qu'elle lui dise, poursuivais-je. / — Je ne sais pas, je lui écrirai peut-être et j'ai pensé que la sœur aurait quelque chose à dire à son frère. D'ailleurs il sera ici dans quelques jours.
Pauvre Olga.
— Ma chère, lui dit ma tante au moment où elle descendait chez elle, ma chère, je ne sais ce que vous avez, mais Fiouloulou vous a tellement regardée, et puis il m'a souri. Vous rougissez, peut-être aviez-vous chaud mais, c'est très mal. / — Je vous jure, s'écria-t-il vivement, je vous jure que je n'ai rien entendu, j'avais très chaud, voilà tout. / — Voilà, dit ma tante quand nous fûmes seules, il y aura un roman. / — Entre Girofla et Olga ? / — Oui, oh ! pas de son côté, lui est un misérable, un roué mais du côté d'Olga. / — Oui, elle est amoureuse. / — Et il y aura un grand roman. / — Vous croyez ? / — Vous allez voir.
Et je rentre toute rêveuse.
Bon, voilà un plaisir !
Je me suis refroidie et voilà que l'épaule droite me fait mal chaque fois que je respire ou tousse et fais un faux mouvement !