Monday, 13 September 1875
Voyons que je rassemble un peu mes idees ! Plus j'ai a raconter moins j'ecris. C'est que je suis impatiente, enervee quand j'ai beaucoup a dire.
Quelle vie, quelle animation, de la musique, du chant, des cris partout. Je me sens bien ici, les gens qui m'entourent sont comme moi.
Les uns, comme dit Wilkie Collins, vivent assis, les autres en marchant et les autres enfin en courant. Moi je vis en courant.
Nous n'allons nulle part en particulier mais parcourons toute la ville en landau et en toilette. Oh ! que j'aime ces maisons sombres, ces portiques, ces colonnes, cette architecture massive grandiose ! Soyez honteux, architectes francais, russes, anglais, cachez-vous sous terre !
Les palais de pacotilles de Paris, enfoncez-vous, croulez sous terre !
Pas le Louvre, le Louvre est incritiquable, mais tout le reste. Jamais on n'atteindra a cette magnificence superbe des Italiens. J'ouvris des grands yeux en voyant les pierres immenses du palazzo Pitti ! La ville est sale, en guenilles, la plupart des maisons sont presque en ruines mais combien de beautes il y a !
Les viali Galileo, Machiavelli et Michel Angelo sont admirables. Le porte sante !
O cite de Dante, des Medicis, de Savonarola, que tu es pleine de souvenirs superbes pour ceux qui pensent, qui sentent, qui savent !
Que de chefs-d'oeuvre ! Que de presque-ruines !
0 faquin de roi ! Ah ! si j'etais reine !
Nous allons aux Cascine et nous arretons devant ce restaurant ou c'est la mode de s'arreter, les messieurs s'approchent des voitures et parlent aux dames. Il y en avait quatre et je parie que ce sont les Saetone, Girofla, Fiouloulou et Danis de Florence.
Ma tante sort seule le soir, voir les magasins mais au bout d'une demi-heure elle rentre. Deux hommes l'ont suivie jusqu'a l'hotel.
Ah ! que c'est bien ici. Le soir seulement on sort, on chante, on crie ! Que j'aime cette vie vivante, mysterieuse, poetique !
Nous avons passe par la villa Demidoff.
Quel homme heureux ! Je ne comprends pas qu'on puisse penser a un homme qui ne peut pas donner richesse, nom, eclat.
Du moins, moi, je ne puis pas. Les autres, qu'elles fassent comme elles veulent.
Nous sommes ici comme dans une foret sauvage, comme Dante per una selva selvaggia. Nous ne connaissons personne, c'est le comble du desagrement. Je ne sais ou l'on va, quelles fetes il y a, rien, rien rien !
Mais comme a dit un poete russe: notre bonheur est dans une miserable ignorance. C'est vrai, je ne sais rien ici et je suis a peu pres tranquille. J'en voudrais beaucoup a la personne qui me tirerait de cette miserable ignorance, qui me dirait qu'il y a bal la, fete ici. Je voudrais y etre et serais tourmentee.
Comme ils sont droles a Nice ! Daniloff est venue et elle dit que l'on parle d'un mariage entre moi et Hector. Ma tante sur cela se mit a *arranger* Hector de toutes ses forces.
Sans doute, sans doute, disait la Daniloff, on ne peut pas, s'il est un garcon aussi deprave que le diable l'emporte.
Et elle raconte toutes sortes de choses et comme preuve de la prodigalite de la folie du susdit garcon, si deprave, elle raconte que souvent il prend une belle dans la rue, lui donne a souper au London House, rit, s'amuse, puis lui jette un billet de cinq cents francs en lui disant:
- Va-t-en maintenant, tu crois que je veux quelque chose d'autre de toi ! Je t'ai donne a manger et c'est tout, va-t-en !
C'est bien cela ! cela sent son grand seigneur. Cela me plait plus que je saurais dire.
J'ecris et la-bas sur la place on chante, on s'agite, on rit,
on crie !
Ah ! que c'est beau !
On n'a pas envie de se coucher, on voudrait vivre la nuit et dormir le jour.
J'ai ecrit a Alexandre de m'envoyer des chevaux. Il n'y a que les chevaux russes. Il fait un clair de lune superbe et notre hotel est sur la seule partie de l'Arno qui ne soit laide et dessechee comme le superbe fleuve Paillon de Nice.
Je suis hors de moi, a demain les visites aux galeries, aux palais.
Ah ! qu'on vit bien ici !