Sunday, 11 July 1875
# Dimanche 11 juillet 1875
A l'église et au couvent comme dimanche passé. Les sœurs m'ont demandé si la vocation commençait à venir.
Dans l'après-midi je suis si malade que je n'ai pas la force de m'habiller.
Nous nous enfermons, les trois Grâces, et fumons dans ma chambre. Nina est venue chez nous en robe de chambre et pieds nus.
Toute pâle et languissante, je vais à la musique avec ma tante et les deux filles.
Là, de suite, Audiffer qui propose [de] dîner au London House et de là aller tout droit au bal. Je ne demandais pas mieux, j'avais pensé à cela au moment où il le disait.
Nous dînons mal mais on rit de Saëtone et de Marie. Saëtone qui depuis quelques jours semble froid et se cache.
Les Sapogenikoff prennent Fiouloulou et nous prenons Audiffer et allons à ce bal, le même que dimanche dernier mais plus illuminé, plus paré et avec l'orchestre du lll^eme^ (j~e~ ligne.
On présente un tas de gens (voyez les belles expressions), Gautier, Chevalier secrétaire de la préfecture, Courson de La Villeneuve et Danis, puis ceux que nous connaissons Godard, d'Audiffret, Galula, Saëtone et Bihovetz. Voilà nos cavaliers. Gautier c'est ce célèbre Pépino dont Olga a voulu s'occuper pendant l'absence de son frère.
Je suis entrain ce soir, tout le monde aussi. D'ailleurs j'ai fait les cartes et elles m'ont prédit ce que je vais raconter.
Enfin vous voyez une femme joyeuse et satisfaite. Admirons la bonté de Dieu et louons sa clémence !
Mais en vérité je ne suis pas digne.
Je danse avec tous nos faquins. Une valse avec Girofla, mais nous dansons peu. Il me parle de son rêve, ce rêve qui l'enchante tellement et dans lequel il s'est tout le temps agi de moi. Je le prie de me le raconter, il grimace, je lui défends de m'en parler et il dit que c'était trop agréable pour qu'il n'en parlât plus. En un mot des singeries. De nouveau, quand il me prend la taille pour danser, la même secousse. J'ai tant à dire que je ne sais par où commencer et l'encre sèche sur ma plume.
Enfin !
Je vais quereller avec mon oncle, Danis nous rejoint derrière la maison, ou plutôt voilà comment cela est. On danse derrière la maison et devant la maison il y a un petit jardin, mais la musique joue derrière et l'illumination est derrière, de sorte que le devant est une espèce d'endroit à peu près sombre, éclairé ça et là par des lampions de couleur cachés dans l'herbe.
C'est là que Danis nous trouve, ce petit homme saute et danse. Je leur parle de faire une fête à la Tour. Ils trouvent que l'idée est sublime et je me charge d'en parler au châtelain et ils promettent d'arranger.
Saëtone me taquine avec d'Audiffret, et avec des airs mystérieux me dit qu'il n'ose plus approcher puisque - "c'est.. Fla !
Fia dit qu'il ne veut plus danser et affecte un air découragé.
— Monsieur d'Audiffret, lui dis-je, étant au bras de Saëtone, est-ce que vous ne m'invitez pas à danser ?
— Mais Mademoiselle, mais comment donc, mais je serais enchanté, mais.... s'écrie l'homme embarrassé.
— Bien, bien, la prochaine valse alors, et je m'en vais.
Puis le rencontrant encore,
— Alors Mademoiselle, me dit-il, la prochaine valse, car moi aussi je veux avoir ma promenade derrière la maison, vous êtes allée avec tout le monde, j'ai vu.
La valse arrive, je suis un peu fatiguée, on ne me laisse pas un instant assise. Il vient me chercher:
— Je suis fatiguée, Monsieur.
Voilà, quand je viens on me dit je suis fatiguée Monsieur, voilà !
Nous nous promenons pendant la valse, l'intervalle, la polka suivante et jusqu'au quadrille que je danse avec Chevalier.
D'abord, là où est tout le monde, puis là-bas.
Par demi-mots, par énigmes, par des pressements à peine perceptibles du bras, par des silences, le garçon me dit qu'il m'aime I II va même jusqu'à vouloir mourir:
— Jamais je ne mourrai mieux qu'à présent, dit-il de façon à attendrir tout autre que moi.
Je serais attendrie scd fidcs deficit.
Il sait que j'ai de la bonne volonté pour lui et veut essayer. Mais stop ! Je m'observe.
— Avec M. Saetone et M. Danis nous nous sommes promenés ici, dis-je.
— Oui, oui, avec Saetone, ça je le sais.
— Nous nous sommes querellés tout le temps, il me disait des bêtises.
— Oui, et cela vous ennuyait, Girofle aussi me disait cela, mais j'étais très content.
— Quoi ?
— Ce que vous disait Saetone.
— Mais qu'est-ce qu'il me disait ?
— Ah oui !
— Quoi ?
— Oui, quoi ?
— Je ne sais pas.
— Vous savez.
— Il me disait, dis-je un peu embarrassée, il me disait, non, je lui disais qu'il fallait faire une fête à la Tour, et vraiment, continuai-je bravement, ce serait très joli (puis plus vite encore) faites donc une fête, un feu d'artifice à la Tour.
— Ah Mademoiselle, voilà bien les femmes, au moment où... vous tournez cela en un bal champêtre, une fête à la Tour, au moment où un jeune homme vous fait une déclar... [sic] Oh ! qu'est-ce que je dis ! (secouant la tète) au moment où... enfin... vous retournez la conversation. Ah ! Mademoiselle...
— Ah ! Monsieur, dis-je, imitant son ton, lamentablement.
Tout le temps il me dit la même chose et tout le temps je lui réponds que je ne comprends pas ce qu'il veut dire.
— Vous comprenez très bien.
— Je vous assure que non.
— Toutes les femmes sont les mêmes ! Vous ne voulez pas comprendre.
— Je ne puis pas.
— Voilà, j'veux bien mais j'peux pas, voilà !-
— Eh ! oui, tous les hommes sont les mêmes, ils ne s'expliquent jamais et s'en vont divaguant.
— Ah ! Mademoiselle !
Je ris.
— Allons, d'ici, on lance des fusées, on nous tuera, lui dis-je.
— Comment, est-ce que vraiment vous tenez à la vie ? dit-il moitié riant, moitié sérieux.
— Mais un peu.
— Moi, je voudrais mourir (s'arrêtant), jamais je ne serai aussi bien qu'en ce moment.
— Moi, je tiens à vivre, allons.
Rien de sérieux, je suis pour lui ce qu'il est pour moi. Je suis un peu vexée. Ai-je le droit de demander plus que je ne puis rendre ? Enfin ! On a vingt-quatre et seize ans, on est beau, on s'amuse. Quid melior ?
Je soupçonne cette créature d'avoir de mauvaises pensées, il me veut conduire à lui dire que je l'aime et puis se retirer. Mais il n'aura pas cette joie. Qu'il voie maintenant que je comprends son jeu et il changera de ton.
Maintenant, je dis que je ne comprends pas, après je dirai que je ne crois pas, et enfin que je comprends et crois mais ne veux pas.
La fête à la Tour "sera quand et comme je veux". Je n'en crois rien.
C'est un garçon rusé et plein de malice.
Que je remercie Dieu d'être incrédule !
Olga et Godard courent après nous et, tous quatre nous nous asseyons sur les marches de la maison, ces marches éclairées par des flambeaux [Rayé: rappellent les temples anciens ] comme les degrés d'un temple païen. Godard a fait des confidences à Olga, il a dit qu'on le trouvait bête. Sur mon âme c'est adorable.
Nous dansons un quadrille fantaisie, riant et nous amusant comme des bienheureux. Olga ouvertement nous taquine. Et qu est-ce que vous faisiez et où vous vous cachez etc. etc.
J'ai les bottines pleine de sable, elle me les ôte et remet devant ces deux moineaux. Je ne saurais me passer de mes deux Grâces. Je les adore et elles me sont indispensables.
Au retour de la Promenade, je danse avec Chevalier. Marie est vis-à-vis.
— *Eh bien quoi* me dit-elle en faisant la chaîne des dames, *t'a-t'il dit qu'il t'aimait ?
— Non, non, tais-toi.*
Olga d'un autre bout:
— *Eh bien, il t'a dit qu'il t'aime ?*
— Va t-en, ce n'est pas vrai.
Bravo les trois Grâces !
La société prospère ! Trois filles et neuf garçons. Trois pour chacune, bigre ! comme nous allons. Audacter et amanter
Ma tante et moi ramenons Girofla et en route je parle de la fête chez lui.
— Mais il me faut une raison pour cette illumination et tout, car on me prendra pour un toqué.
— Comment une raison et les inondés ! une excellente raison.
Il réfléchit et peut-être qu'il fera.
Mais voyez-vous cette créature, réfléchir quand je veux ! fi ! ce n'était pas ainsi dans le bon vieux temps.
Mais s'il ne m'aime pas, pourquoi faire la fête ?
Sans doute s'il ne m'aime pas. Mais s'il m'aime ?
Nous verrons.
— Ah ! ma tante dis-je en montant l'escalier, que cela coûte de peine, on a mal aux pieds, on se couche tard !
Girofla m'a quitté en disant tout doucement:
— Vous savez, aujourd'hui, un rêve de trois heures.
— Bien, de quatre heures, si vous voulez.
Les Sapogenikoff soupent chez nous et je raconte ou laisse deviner presque tout.
Olga me supplie d'ètre meilleure pour mon frère, qu'il est si misérable que je le maltraite.
Je ne le maltraite pas et même je me suis laissée serrer la main en dansant et le bras en marchant avec beaucoup de complaisance. Je suis même très bonne. Je ne puis donc pas mettre ma tête sur son épaule. Eh... savez-vous, en secret, là, à mon journal simplement, j'en avais terriblement envie.
Eh bien quoi ? N'ai-je pas promis de tout dire.
S'il m'aime, c'est prodigieux, car les cartes me l'ont prédit et, en goûtant chaque nouveau fruit, je désirais qu'il m'aimàt.
Vous savez ce dicton, qu'en goûtant pour la première fois dans l'année un fruit il faut souhaiter quelque chose. Cette année j'ai mangé au moins de dix espèces de fruits et je n'ai jamais manqué de désirer Girofla.