Wednesday, 2 June 1875
Qu'on aille me dire encore que je suis une folle, que j'ai l'imagination montée.
Il y a quelque chose d'extraordinaire dans ma tete et je n'abandonnerai mes rêves pour tout au monde. On sait ou on ne sait pas qu'en m'endormant j'ai l'habitude de composer mentalement toutes sortes d'histoires, légères, sérieuses, amoureuses, tragiques, surprenantes, toujours ambitieuses et une fois par an, simples.
Eh bien un soir, cet hiver je me suis représentée à moi-même, en robe blanche, en un chapeau comme celui que je porte à présent (et qui n'existait pas alors) avec une ombrelle claire doublée de rose me promenant à la Promenade des Anglais presque déserte comme il convient en été, avec Audiffret.
Aujoud'hui à cinq heures et demie je vais au bain avec ma tante, habillée comme je viens de dire, Audiffret en nous apercevant fait tourner sa voiture, et arrive deux minutes après nous. Je me baigne.
— Eh bien ce bain ? dit-il quand je suis sortie de la cabine.
— Excellent, mais un peu froid. Je mentais j'avais chaud.
— Ah ! s'il fait froid, s'écrie ma tante, il faut marcher.
Et nous marchons, moi au milieu, à gauche Audiffret, à droite ma tante.
Tout à fait comme j'avais imaginé. Depuis l'autre soir le tableau s'est représenté une dizaine de fois et toujours pareillement.
Aujourd'hui c'est la réalité.
Sans doute c'est une chose toute simple mais remarquable à cause de la façon dont elle arrive et puis ce n'est pas la seule.
Une fois à Bade il m'est arrivé quelque chose de semblable, puis plus récemment à Nice le jour où je vis le duc, le 13 décembre 1872.
C'est curieux et si tout ce que je m'imagine se réalise comme cela je serais contente.
C'est Hamilton qui est l'axe autour duquel tournent toutes mes fantaisies.
Eh bien, si ce que j'ai imaginé de lui, arrive, je n'aurai plus rien à demander.
Nous marchons donc et les habitués de la Promenade ouvrent de grands yeux, les Durand plus que les autres, on sait la brouille des Durand et des Audiffret.
Montecchi et Capuleti.
C est bien, demain tout Nice dira qu'il est amoureux de moi et dans une semaine que je l'épouse.
Yourkoff et Walitsky viennent vers nous et Girofla nous quitte au moment où nous montons en voiture, en me serrant si fortement la main que j'y pense toute la journée et quand j'y pense je sens ce serrement de main et il me fait l'effet d'être pas tout à fait innocent.
[Annotation: Je le sens même à présent en 1877. Je ne le sens plus en 1880.]
Il a demandé la permission de venir chez nous le soir. Ma tante lui a dit de venir demain. Demain nous faisons de la musique en famille.
Toute notre maison me parle d'Audiffer et on rit et on chuchote, et je souris, et je ne puis m'en empêcher.
[En travers: Funestes encouragements d'une famille désœuvrée et imprudente et plus jeune que moi.]