Tuesday, 1 June 1875
Cap de Biou !
Quel temps ! Vent, poussière, tempête.
Je sors avec Collignon et Dina. Maman etc. à Monaco. A la musique nous voyons Girofla, qui passe seulement.
Chez Rumpelmayer, comme j'entrais, il vint me serrer la main. Voilà des façons.
Nous étions à une table en face de la sienne, il était avec Danis etc. J'ai appelé Prater (mon chien chéri) Girofla; Collignon et Dina riaient et moi aussi.
Je regrette de ne pas avoir parlé au petit, un mot, une phrase, n'importe quoi. Oh ! oui, je le regrette. Quand il est venu me tendre la main en disant: Bonjour Mademoiselle, comment allez-vous ? - Il fallait dire autre chose que *Merci Monsieur.* Je le regrette. Après tout ce n'est pas un malheur.
J'ai placé mes cheveux si gracieusement, ils sont si dorés et légers que c'est un charme. Mes yeux brillent et sont animés, en un mot ma figure est éclairée. Je suis si jolie que je ne sais où me mettre. (Pendant que j'écris) une figure à peindre, légère, fraîche, éclatante, et les yeux simplement gris mais pétillants de malice et de contentement.
Voyez bonnes gens ce que veut dire un soupçon de... comment dire... un soupçon d'amoureux. J'en avais un, mais je le détestais, tandis que celui-ci je ne déteste pas du tout. Ce serait donc tout nouveau, l'autre ne peut compter puisque je le haïssais et je le hais encore terriblement.
Mon Dieu, cet homme me fera quelque vilenie, une pareille haine n'est pas naturelle.
Quelle pitié que personne ne me voie. Oh ! que je suis jolie, pas seulement jolie, mais gracieuse, mais animée, mais spirituelle (je parle de ma figure). Personne ne lira cela, je puis bien dire la vérité.
Mais, comme exprès, je ne suis jolie comme ça que le soir chez moi, en déshabillé, où [Rayé: suis toujours] personne ne me voit.
Ces cheveux frisés [Rayé: bouclés], dorés, m'embellissent surtout ceux du front et des tempes ces derniers ont un reflet argenté et s'en vont en petites frisures me faisant comme une auréole. J'ai vu sur un magnifique vase de Sèvres Psyché, peinte, eh bien je lui ressemble comme un portrait.
Quel dommage qu'on ne puisse pas me voir, car on ne croira pas à ce que je dis ici, on se moquera peut-être. Et pourtant je dis la vérité, rien que la vérité. On dira que je pense dire la vérité, que je m'aveugle, mais non, pas du tout.
[Annotation:!880. Cette beauté n'a eu qu'un temps. Je ne m'aveuglais pas, ainsi je vois bien que ma figure n'est plus du tout si bien à présent: mais la taille est mieux...]
Je vois bien quand je suis laide. D'ailleurs rien de plus mobile que ma face.
C'est sans doute Audiffret: à propos, il a été hier chez nous, j'ai trouvé sa carte sur ma toilette.
Je disais donc que c'est sans doute Audiffret qui porte bonheur à ma face.
Maman a remarqué ce changement et me l'a dit et ma tante aussi.
Mon Dieu, continuez à me laisser dans cet état de figure.
Dans cinq minutes peut-être je redeviendrai passable seulement.
Je viens de me regarder encore... Les yeux sont presque noirs et les lèvres humides, qu'est-ce que j'ai donc. Mais qu'est-ce que j'ai donc ?
Les yeux sont presque noirs et les lèvres humides, qu'est-ce que j ai donc à être aussi jolie ? C'est inquiétant et pas naturel.
Je suis aujourd hui, comme tous les jours depuis la présentation d'Audiffer, agitée et animée. Cela fatigue, mais je m'habituerai.
Amusons-nous, amusons-nous,
Tant que nous sommes jeunes Cueillez, cueillez votre jeunesse. Comme à cette fleur la vieillesse Fera ternir votre beauté.
Surtout si je dois subir Miloradovitch, occupons-nous d'Audiffret, ils se ressemblent et c'est très commode, et pas seulement cela. Maman a dit hier au théâtre avec une figure rayonnante:
-*Nadia, mais qu'est-ce qu'elle voulait pourtant, faire sa connaissance.
— Un nul* répondit ma tante, du ton qu'elle eut dit, cher ange, en me regardant.
On exagère, on ne le connaît pas parce que je l'ai voulu, mais parce qu'/7 a voulu. C'est égal.
Mon Dieu, je Vous ai demandé un petit roman, Vous semblez me l'accorder. Ne Vous retirez pas, soyez indulgent ! Je suis impatiente du lendemain. .
Je suis impatiente du lendemain, je suis toute agitée, je cours me coucher pour abréger le temps.
Voilà la troisième fois que je tire ce journal de la boîte pour ajouter les choses qui me passent par la tête. Je suis toute bouleversée et mon écrit aussi.
Si je pensais, si je composais, mais j'écris comme je pense et ce que je pense, comme je pense surtout.
Je ne touche pas la terre de joie !
Je nie vois belle et il me semble que le monde est à moi.
J'ai écrit à Paul une lettre avec des citations latines, pour essuyer le nez à mon père, (j'allais dire faquin de père, mais ce n'est pas bien).