Saturday, 29 May 1875
Voilà ma mère enchantée. Alexandre écrit que Paul, le jeune Miloradovitch et le jeune prince Eristoff se sont en allés à Gavronzi (bien de mon père) et en général s'amusent ensemble. *lls font la noce,* comme on dit en Russie.
Mon Dieu ! Après avoir aimé un Hamilton, et pensé à un Wittgenstein subir un Miloradovitch !
Ces deux premiers, et par eux-mèmes et par leurs alliances et par leur position à la Cour sont incomparables.
Toute lumière, tout éclat, et toute gloire viennent de la Cour. La Cour c'est le soleil, tout ce qui n'est pas réchauffé et éclairé par ses rayons n'est rien. Or voyez bonnes gens, ce Miloradovitch est noble et riche, mais il y a loin entre lui et les autres.
Mon Dieu me le ferez-vous subir ? Et je sens que je n'aurai pas le courage de le refuser, de crainte de rester où je suis et comme je suis. Et pourtant, j'ai seize ans, à mon âge et faite comme je suis faite je ne manque ni de temps ni d'espoir.
Que diable on trouve avec ma figure.
Mais voyez ce misérable caractère qui n'ose pas, qui est incertain.
Et, tenez, je me regarde avec mes cheveux retroussés à la Psyché et ces trois boucles dorées en forme de panache devant, avec ma bouche, mes sourcils, et mes yeux je suis sûre de moi.
Comment, moi, avec toutes mes beautés je passerais à ce blanc-bec, mais ce n'est point cela, que me donnera-t-il en échange ?
Trois cent mille francs de rente. Ah i la beiie affaire !
Vraiment je suis folle, selon moi je suis digne d^:^un trône.
Digne de beaucoup pour l'audace de beaucoup désirer. Et ii me semble qu'une femme qui conçoit tant de choses, qui a une ambition surnaturelle, et qui désire tant, n'a pas tout ceia pour rien. Dieu ne m'aurait pas donné mes idées pour rien. Aussi j'ai confiance en Lui. Ne nous tourmentons pas, nous déciderons après ie voyage. Je verrai queis gens iis sont, je sais bien reconnaître ies personnes et savoir d'où eiies viennent et où eiies peuvent ailer. Je verrai ie petit et verrai ce qu'on peut en faire.
En attendant rentrons dans notre villa et occupons-nous de ce qui m'occupe en ce moment. Si je suis condamnée à subir ie Russe divertissons-nous ici autant que nous pourrons et tâchons de captiver certains yeux noirs qui valent la peine d'étre captivés.
De nos fenêtres côté nord, on voit ie château, je connais les fenêtres du beau et je crois l'avoir vu, comme j'étais â ma fenêtre il m'a aussi vue.
Il pleut comme en automne, c'est un charme, je vais avec Collignon prendre les Sapogenikoff pendant qu'eiles s'habiiient, Lucie, la sympathique Lucie Durand, vient me parler à ia voiture, me demande mon portrait et me dire des choses aimables â moi et pour ma mère.
Pourquoi mon portrait ?
A propos, maman en a envoyé un à *mon frère.* Les Sapogenikoff viennent et nous allons au café.
[En travers: Ce café est Rumpeimayer où toutes ies dames allaient.j Collignon voit passer Girofia, puis revenir en fiacre avec Saëtone, mais nous étions déjà en voiture.
Il ne peut se passer de son onde Saëtone.
Rentrée, je mets mon manteau gris à capuchon et, fraîche comme une rose, m'en vais sur la terrasse. Ce capuchon me va, il pieut et mes joues sont roses comme un amour.
Quand un auteur parle de son héroïne il se permet des comparaisons, pourquoi moi qui suis l'auteur de ceci et en même temps i héroïne ne me ies permettrai-je pas: c'eût été absurde et rendrait mon pauvre écrit tout à fait sec.
Je vouiais aiier au théâtre mais on s'en est aiié â Monaco, j en suis toute déferrée pour un instant, mais au bout de cet instant j ai pensé qu une absence d'un jour ne fait point de mai,
er au contraire, si ce garçon a de bonnes dispositions, lui fera un bien immense.
Et moi voir ou ne point voir est à peu près ia même chose.