Friday, 21 May 1875
Ils sont tous arrivés trop tard ! Nous avions déjà fini nos sauts, nos plongeons etc. etc. et nous habillions (moi et Marie) quand ils vinrent, Girofla et Galula et Pépino.
Quant à Saetone et Danis ils étaient tout le temps au bord et puis s'assirent près de ma tante entre la mer et ma cabine de sorte qu'en sortant de l'eau j'ai presque éclaboussé un d'eux.
Ma tante et Olga, aussitôt la venue d'Audiffer, entrèrent chez nous, je les suppliai de s'en aller, tant pour être plus au large en m'habillant que pour passer devant ces messieurs. Mais rien n'y fit et nous nous en allâmes sans passer devant la mer, comme il convient d'ailleurs à des gens de bien. Aussi ces messieurs étaient attrapés. Tant mieux.
La plage était bien garnie de dames et de messieurs, c'était plaisir à voir, aussi je sors tranquille.
Nous renvoyons la voiture et marchons, au bout de quelques secondes Girofla et Saetone nous passent et le reste s envole. Comme je sortais, Galula entrait, nous nous dimes bonjour.
Je rencontre Lucie Durand, élégante et jolie et lui parle. Mais que je suis misérable de m'occuper de ces gens-là.
Je me fais pitié et me méprise. Que faire cependant, on sort, on voit les gens, involontairement on les regarde, on en parle.
On étudie sans doute, mais les heures libres sont naturellement remplies par les choses qui entourent, par les gens que l'on voit. Eh bien on voit Girofla et compagnie. On en parle.
On fait des bêtises, on soulève un coin des rideaux de la cabine, Saëtone s'en aperçoit, le dit à Girofla, Girofla regarde et tous regardent. Olga a soulevé le coin, pas moi, mais j'ai regardé pendant une seconde, pas plus longtemps.
Girofla s'en va en sa voiture et se retourne et regarde. C'est bête, ce sont des grimaces, des singeries, des jeux d'enfants. N'importe vaut mieux cela que rien.
Les Sapogenikoff dînent et restent le soir.
Maman, ma tante et tout le monde parlent et se moquent d'Audiffer. Je m'en moque aussi mais je souhaite vivement le voir amoureux de moi.
Ah si pareille chose arrivait ! Le comte Merjeewsky m'aimait donc et chacun dit qu'il valait mieux que celui-ci.
Je sais qu'il était mieux élevé, [Rayé: noble] très bien élevé et même instruit. C'est à cause de moi qu'il a passé ses examens si brillamment.
— Mademoiselle, me dit-il avec des yeux suppliants et sa face abominable, que dois-je faire ? Dites, aller ou ne pas aller. Cela dépend de vous... vous savez que...
— Sans doute aller, finissez vos études et revenez, lui ai-je répondu de l'air le plus indifférent du monde.
— Ah ! vous dites cela, eh bien j'irai.
Et le pauvre vilain alla et revint triomphant, c'était le soir qu'il me vint dire cela, plus par son air vainqueur qu'avec des paroles. Nous étions à la musique, sous les arbres de l'allée, il s'assit près de moi et me parla musique de Chopin.
Je ne connaissais pas du tout Chopin et répondais vaguement pour ne pas répondre sottement.
Oh, il était bien dégoûtant. Tout le monde le trouvait et charmant et bien élevé et instruit et même joli.
Moi seule ne pouvais supporter sa présence, comme je déteste jusqu'à son souvenir.
Les souvenirs de Spa manquent de parfum pour moi, personne ne m y plaisait, pas même un peu, pas même comme Audiffer, aussi mon cœur ne bat pas et je suis calme.
Bade, ah c'est autre chose, c'est tant, tant, tant que mes yeux brillent et une grande joie mêlée d'inquiétude s'empare de toute ma personne.
Aussi ferai-je tout mon possible et impossible pour y passer quelques jours au moins en retournant de Russie.
Mon Dieu ne faites pas manquer ce plan, je pense avec tant de bonheur à l'instant où je me trouverai de nouveau dans ce jardin enchanté !
J'y verrai sa villa, cette longue allée couverte de roses et la maison qu'on aperçoit à peine parmi les arbres. J'y verrai. Tout, tout, car tout là-bas me le rappelle et devant Dieu, je n'ai rien au monde connu de meilleur que de me le rappeler, que de le revoir en pensée au moins.
Si jamais Dieu me permettait de le revoir, s'il poussait Sa bonté et Sa clémence jusqu'à...
Qu'allais-je dire, insensée ! Bien des choses peuvent se penser, se dire même, mais s'écrire pas. Le papier durcit, gâte et rend absurde ce qui, dit, passe très bien.
[Rayé: Samedi 22 mai 1875]
Oh ! que de ma fenêtre la vue est belle ! La mer est calme comme un lac et la pleine lune y éclaire un chemin lumineux avec un reflet verdâtre, ce chemin je ne le vois que par les intervalles du feuillage des cyprès et ses intervalles composent comme une figure d'homme [Rayé: tantôt celle d'un ]. Tout le reste est noir et mystérieux. Que je suis malheureuse de ne pouvoir bien raconter comment la lune se joue dans l'eau, la brise souffle doucement et les grenouilles chantent.
Je regarde, mais que c'est donc beau ! Tout est noir autour, seulement cette longue traînée argentée bleu-verdàtre, éclaire et rehausse l'ombre, et je la puis voir en entier ou à travers les arbres selon que je penche ma tête.