Friday, 9 April
# Vendredi, 9 avril
Quel étrange printemps ! il fait froid et gris.
Avant de rentrer je vais chez Nina et emmène les filles à dîner chez moi. Le dîner avait commencé calmement mais vers le milieu le diable s'en est mêlé en me faisant parler d'Homère. Papa alors m'a dit que je ne savais pas ce que c'était que l'Iliade. Je me suis fâchée toute rouge et lui dis que c'était lui qui ne savait pas et lui demandai ce qu'il restait d'Homère excepté l'Iliade.
- Rien il n'y a que l'Iliade ! (Je faillis étouffer de triomphe).
- Et l'Odyssée ? dis-je et l'Odyssée qu'en faites-vous ?
- Je ne sais pas ce que tu dis, il n'y a pas d'Odyssée.
- Non seulement l'Odyssée mais il y a encore un poème héroï-comique la Batrachomyomachie ! [sic]
Sur cela je me mis à rire si fort que Marie et Olga ont ri, nous avons toutes ri et grand-papa s'est fâché et nous nous sommes sauvées.
Depuis deux jours il veut me persuader que les hommes sont des singes, que Dieu n'est pas, etc. etc. Et toutes sortes d'absurdités qui ne valent pas même la peine d'être discutées.
En effet si nous étions des singes descendus, il y aurait eu des êtres intermédiaires car tout à coup une singesse n'a pas accouché d'un homme et ce changement aurait dû se faire par degrés. Les hommes depuis le commencement du monde n'ont pas changé, non seulement de forme, mais même de caractère.
Comment donc se fait-il qu'ils se soient arrêtés dans leur voie de transformation et depuis tant de siècles restent les mêmes.
Je ne parle plus du commencement du monde, mais la première époque [Rayé la plus reculée] dont nous avons des peintures, des statues est assez reculée pour qu'on puisse remarquer un changement quelconque.
Ou bien admettons la fable des singes, qu'est-ce qui est cause de cette transformation ?
Nous descendons des singes mais à une certaine époque, arrivés sans doute, au degré de perfection voulue, nous nous arrêtons. Mais voulue par qui, par quoi ? Pourquoi les singes sont devenus hommes ? Qui a fait cela ? - La Nature !
Eh ! bien qu'est-ce la Nature, sinon Dieu.
Et pourquoi la Nature laisse-t-elle les singes, singes depuis tant de temps. Et pourquoi les poules ne font-elles pas des êtres particuliers mais toujours des poulets, et les vaches des veaux ?
Maintenant comme preuve on a ces affreux hommes trouvés il n'y a pas longtemps je ne sais où, dans la Nouvelle-Malaisie, je crois, et qui sont presque des singes. Mais cela ne prouve rien, je me trompe cela prouve que j'ai raison.
Le père de ce roi Totambao était comme lui et son fils sera aussi laid que lui et le fils de son fils de même... Ce n'est pas une race en transformation mais bien une race particulière faite comme elle l'est par l'influence du climat, du degré de civilisation, d'être séparée et de n'avoir aucune relation avec les autres hommes
Qui a donné la parole à l'homme ? Ah voilà ! On prétend que Jacques III d'Ecosse a fait enfermer deux enfants avec une femme muette et que les sons qu'ils articulaient au bout de deux ans ressemblaient à de l'hébreu. Ceci n'est qu'une fable naturellement.
Dans mon ignorance, je suppose que Dieu a donné la parole à l'homme. Mais on dit qu'un enfant qui n'aurait jamais entendu parler ne saura rien dire.
Ceci devient trop savant pour moi d'ailleurs je crois que je me suis laissée aller un peu loin.
Je m ennuyais et le disais tout haut, ce qui faisait rire les enfants et m'amusait.
Je ne suis qu'une bête, j'ai pleuré en lisant la mort d Alexandre le Grand et étais si contrariée de voir mourir ce demi-dieu si jeune, tandis que tant de faquins lui survivaient que j ai ouvert la fenêtre et ai sifflé pendant cinq minutes. C est en sifflant que j'exprime mes plus grandes contrariétés !
Puis la même histoire pour Napoléon à Sainte-Hélène, j'ai moins regretté César. Mais pour Néron et Alcibiade c'était des larmes, des larmes !
Ces enfants parlaient d'amour, je riais.
Je ne puis devenir amoureuse.
Et pourquoi ?
- Parce que je le suis déjà. Ah I! Oui, d'Alcibiade et de Néron. Vrai, mes enfants, je ne comprends pas comment on peut aimer la canaille d'aujourd'hui !
Trouvez moi quelque chose comme Alcibiade, à la bonne heure, c'est un homme ! Mais aimer un faquin pour sa binette comme disent les Genevois c'est dégradant, je vous assure I
- Vous aimez Alcibiade ? Bêtise c'est quelqu'un que vous nommez comme ça.
- Point c'est vrai, le grand, le beau Alcibiade, foi de Marie !
Pourquoi voulez-vous que je mente pour vous quand je ne mentirais pas pour le prince de Galles !
Avant cela, sans dire ces noms j'ai raconté Rémy, Berthe, le duc etc.
A propos le petit Espagnol se nomme le marquis Calderon, et comme Olga soupirait je dis que ce sera son nom mais un peu autrement; Colorado Claro.
- Ah ! Ah ! fit Marie, et moi ?
- Vous Dubeque aromatique ! Bien, et vous donc ?
- Oh ! moi, je suis modeste, je me nomme Mme Alcibiade.
Je raconte toutes ces bêtises parce que: nos plus doux plaisirs sont dans nos souvenirs; en relisant ceci je m'amuserai, et pleurerai peut-être.
Bade est resté mon plus doux souvenir. Je le raconte comme les vieux soldats les grandes batailles auxquelles ils ont assisté.
Sur cela, Mme Alcibiade se couche.