Tuesday, 6 April
# Mardi, 6 avril
J'ai commencé hier les leçons de dessin et peinture avec le professeur Nègre.
J'ai rêvé que le prince de Galles entrait par la fenêtre, et pour cela je n'ai rien préparé pour Brunet, et comme j'avais traîné je jetais le livre dans le puits et dis à Brunet que Waps l'a déchiré ! Le vilain mensonge, mais le rêve était amusant.
Grand-papa sort avec moi (robe grise, fichu, diamant, parfait).
A la musique il y a encore du monde mais Nice se vide à vue d'œil.
Papa rentre et avec ma tante je vais au café.
Le soir je relis mon vieux journal.
Je suis arrivée au jour terrible, l'ayant lu à moitié à peine, je me mets à pleurer puis à sangloter, je m'agenouille puis me couche par terre puis commence à rire, alors j'eus peur et, en effet, en me regardant dans la glace je me suis vue si étrange, si pitoyable que j'en frissonne encore.
Et pourquoi cela ?
Tout en me roulant par terre je ne savais pas ce que je pleurais, je pleurais voilà tout. Et je trouve un plaisir étrange dans ces larmes de sorte que, si je pouvais, je recommencerais encore.
0 la bonne idée que j'ai eue d'écrire mon journal, sans lui je n'avais pas mon paroxysme de douleur de ce soir, et chose curieuse, tout ce qui a le moindre rapport avec *Lui,* même le chagrin, m'est une joie en comparaison de ce qui ne le touche pas. Que je suis misérable de parler ainsi ! Je veux lui écrire comme au prince de Galles et lui demander son portrait.
Ah ! s'il me le donnait. A cette seule pensée ma figure devient radieuse ! (Je puis suivre les moindres changements écrivant devant une glace).
Je me crois si jolie ce soir que je pense: s'il me voyait il m'aimerait. Voilà avec quelle folie je m'endors tous les soirs : Ecrire au duc, le supplier de venir, quand il viendra lui proposer le divorce. Avant c'était un rêve, depuis deux jours j'y pense sérieusement.
Eh ! bien voilà ce qui arrivera en admettant qu'il vienne, mais il ne viendra pas, il me verra, saura où je demeure tout naturellement et renverra ma lettre à Madame ma mère en la priant de mieux élever sa fille. Alors il ne me restera qu'une chose à faire, aller dans mon atelier et avaler quelque chose de gentil, de l'acide prussique par exemple ou un simple acide, un simple pris en quantité produirait le même effet.
Or je tiens beaucoup à ce que l'acide reste dans sa fiole et ne passe point dans mon estomac. Il faudra penser à arranger l'affaire de façon a être garantie à n'être pas découverte.
En attendant je demanderai le portrait, il ne me refusera pas de façon dont je le demanderai, et le portrait m'inspirera.
C'est incroyable comme je l'aime de plus en plus.
[Rayé: Mercredi 7 avril 1875]
Je continue de lire, plusieurs jours se passent, j'oublie, je crois que *ce n'est pas vrai ,* un matin j'ouvre "Le Galignani" et je lis The Berlin Journal state that the betrothal of the Duke of Hamilton to Lady Mary Montagu was celebrated at the court of Baden on the 9th inst. Je laisse là mon thé, je ne puis lire mon journal, je me jette sur le lit de ma tante qui est par terre, je pleure, je ris, Victor et Waps mes seuls amis, mes seuls confidents m'entourent en hurlant.
Je ris comme une folle en appelant Waps pour que Léonie pense que je joue. Je reviens au journal, je lis encore, je dis là que ça passera, que j'oublierai.
Qui donc a inventé qu'on oublie ! Tous les jours je me souviens mieux. Je ne puis me retenir de rire en serrant les dents, j'ai froid, je pleure ! Mon cœur déborde, j'ai tant à dire que je dirai rien. Je bénis le moment où j'ai commencé à écrire, mon journal me procure des moments comme ceux-là.
J'ai un désir insensé de voir la princesse Galitzine, si elle entrait en ce moment je me jetterais à son cou.
Elle, ma compagne pendant tout ce temps heureux et terrible. Avec elle seule j'ai parlé de Lui !
C est la première fois que je repasse mon journal, deux ans sont passés, nous verrons quel effet produira tout cela sur moi plus tard. Aujourd'hui c'est un effet terrible et charmant. Je suis misérable. Je croyais que deux ans me changeraient. J avais [Rayé: à peine] quatorze ans ! Et qu'on dise après cela que je ne savais pas ce que je voulais.
A cet âge deux ans est beaucoup. Je finis, je finis, je suis si agitée, si furieuse et désespérée que je ne sais plus ce que j écris. Oh ! mon Dieu !
J'ai caché ce malheureux journal, il me torture et pourtant j'ai envie de continuer à lire, je me suis arrêtée au milieu d'un jour.
Mais si je lis je me roulerai encore" par terre et mordrai les coussins, il vaut mieux cesser.
Je serais curieuse de savoir si chaque fois que je lirai il m'arrivera la même thing. Essayons, je suis un peu plus tranquille. J'ai relu, je ne pleure pas encore mais il me semble que je brûle, ma tête devient lourde et se penche de côté, j'ai rongé mes malheureux ongles.
Oh ! voilà que ça recommence ! je cours prier et dormir. Heureusement je dors !