Saturday, 27 March 1875
# Samedi, 27 mars 1875
J'avais bien raison de dire qu'il y aurait un changement. Je me suis amusée comme [un] roi. Et combien peu suffit à mon amusement.
Une voiture à volonté, Marie, Olga et Girofla. Non pas parce que sans un surveillant ou une surveillante, nous ferions tant de bêtises qu'avec, mais je ne sais pourquoi j'aime mieux être seule avec des égales. Je suis l'invitée cette fois. Marie conduisait. Passe l'Anglaise aux cheveux gris:
— Elle est belle, dis-je.
— Oui, mais mal mise, répond Marie.
— Savez-vous, *Moussinka*, continue-t-elle, il faut que nous allions en Angleterre pour opérer une réforme de toilettes et pour faire de l'excentricité afin de devenir des femmes célèbres.
J'ouvris de grands yeux et répondis en hésitant, elle me volait mon idée. Pour cela naturellement il faut nous marier à des princes anglais ou à des ducs, poursuivait Marie, et moi de plus en plus étonnée j'écoutais, je n'avais pas besoin de parler, puisqu'elle disait tout ce que je pense. Puis l'ayant écouté encore pendant quelques minutes, je dis:
— Et nous devons fonder un cercle pour les femmes, il n'est pas juste que les hommes en aient et les femmes pas.
— Oui, oui.
— Et puis, continuai-je, les hommes ne seront pas admis, nous porterons comme tous les autres membres, des vêtements de laine blanche et or, et un anneau doré avec une grosse perle sera notre signe de reconnaissance. Vous savez ma chère ce sera nous, les deux fondatrices qui donnerons les anneaux, qui pourrait nous faire cette défense à nous qui serons millionnaires.
— Sans doute.
— Mais j'y pense nous n'avons pas besoin de chercher. Le prince Arthur d'Angleterre est arrivé il y a trois jours, épousons-le !
— C'est cela, épousez-le, vous serez la présidente du cercle.
— Non, vous.
— Non, vous serez mieux.
— Je ne suis pas faite à être princesse et présidente.
— Vous avez les manières qu'il faut.
— Soit.
Et sur cela nous bavardons tant et rions tant qu'il est impossible de rien imaginer de pareil.
Nous ne quittons pas la Promenade; depuis la première année de Collignon, je n'ai jamais été tellement à la Promenade. Nous allons très vite, rions comme des folles et faisons des variations sur le Cercle, le prince, les ducs, etc. sans nous inquiéter du reste du monde, sauf Girofla ou Terffidua, comme on voudra, que nous rencontrons à chaque instant et qui nous regarde en souriant. Il serait difficile de ne pas sourire, nous rions tant. Jamais, jamais je ne me suis tant amusée ou plutôt tant ri.
A six heures nous allons au café (Rumpelmayer) ma tante nous y rejoint, nous nous asseyons dans la galerie et quelques minutes après arrive Girofla avec plusieurs autres. Je leur tournais le dos, ce fut ma tante qui me disait qui parlait et j'écoutais. Nous étions loin d'être calmées au contraire nous riions encore plus et sans cause, comme des imbéciles.
Comme ils sont gentils disai-je en russe, ils attendent que nous soyons parties pour s'en aller. Et tenez, regardez, voilà Girofla qui se tient à la porte comme une sentinelle. On retourne à pied. Ma tante et Olga entrent chez Nina et moi et Marie continuons à pied.
— *Pourquoi nous suivent-ils ?* elle me demande.
— *Non, ils ne nous suivent pas.*
— *Pourtant c'est amusant quand ils courent, n'est-ce pas ?*
— *Bien sûr, c'est amusant.*
Seulement je ne crois pas *qu'ils courent*.
Je disais avec Marie *qu'ils courent derrière nous* et que tous posent pour nous. Mais je n'en crois pas la dixième partie.
Je ne sais qui a été la première bête qui a proposé de faire une couverture pour le prince Arthur, le fait est que nous sommes convenues de lui en faire une et de la lui envoyer en Angleterre s'il ne reste pas assez longtemps ici. Après dîner, nous allons chez Nina et ne parlons que de cette couverture.