Saturday, 6 March 1875
# Samedi, 6 mars 1875
J'ai été prendre ma leçon chez Laussel.
Je ne travaille pas avec ardeur, quoi que je fasse, je ne jouerai jamais que médiocrement.
A la Promenade nous prenons Mme de Mouzay et sa cousine. Mme de Mouzay est en froid avec la marquise, et ensemble nous avons dit tout ce qu'il y avait à dire de cette marquise, obscure et galante avant, vieille ridicule et marquise maintenant, marquise par un marquis qu'elle a racheté d'une prison de Naples.
Ensuite, nous passâmes une heure chez Mouzay, après quoi je rentre et passe la soirée à lire "Les femmes célèbres", puis à relire mon ancien journal.
Je viens de me coiffer comme Mme de Longueville sur la gravure, je voudrais être elle, je voudrais être quelque chose, je voudrais être quelqu'un. Mais comment ? Mais par quoi ? Vraiment, ces femmes sont bien heureuses d'avoir vécu à une époque comme la leur. La nôtre, hélas ! n'est que petitesses, misères, vilenies !
Et pourtant, j'ai une vaste ambition, un grand orgueil, des désirs immenses et une ferme volonté.
Je ne suis pas laide, j'ai un corps admirable, mais si admirable que souvent, au bain (je me baigne devant une grande glace), je jette par hasard les yeux du côté de la glace et me surprenant dans une pose comme celle de Phryné de l'Exposition universelle de Vienne je me trouve mieux que cette statue, à part les pieds et les mains qui ne sont que passables. Souvent aussi en changeant de toilette, en corset de satin blanc qui rappelle les anciens corsages, je me trouve mieux faite que toutes les gravures du monde, des épaules et des bras blancs comme du lait et de forme antique.
Je crois avoir de l'esprit, avant tout de l'ambition, ceci je ne crois pas mais j'en suis certaine, je sais dissimuler et mentir parfois. J'aime ce que je veux et je veux ce que j'aime.
Je crois en Dieu, je Le prie pour les moindres choses.
Que diable ! on a réussi avec moins.
Pour parvenir je ferais tous les sacrifices du monde.
Je suis bonne, grande, généreuse, je suis emportée, colère franche presque toujours, brutale souvent, fière toujours. Je m'enflamme et me décourage facilement, un rien me monte jusqu'aux cieux et un rien aussi me précipite.
Je veux tout et je n'ai rien. Je sacrifierais tout à l'ambition, tout, je m'entends, tout excepté ma mère et ma tante.