Thursday, 17 December 1874
# Jeudi, 17 décembre 1874
De retour de ma promenade j'appris que Markevitch sort d'ici venant de chez Mme Howard, que celle-ci l'invita à la matinée qu'elle donne mardi.
Voyez, vous n'êtes pas allées chez elle et vous ne serez pas invitées, dis-je. Ce sera une fête pour Markevitch et pour Patton ! ajoutai-je. Je disais cela tout en pensant que la visite n'y ferait rien.
Maman et ma tante auraient pu aller aujourd'hui parce que Mme Howard leur fit une visite mardi avant-dernier, il y a de cela une semaine, elles auraient fait attendre Mme Howard comme elle les a fait attendre et on est quitte. Mais ma mère est malade et ma tante ne veut pas aller voyant la froideur de ces fabricants de papier, et elle a raison. Ventre-Saint-Gris ! Nous n'avons rien à nous reprocher, nous sommes honnêtes et, et purs ! Que diable ! Doit-on rechercher des méchants bourgeois quand ils font la moue. Ah si on avait fait mal, si on était coupable, ce serait autre chose, mais avec le temps et avec l'aide de Dieu surtout nous triompherons et alors je respirerai ! J'en ai bien besoin. On ne croira pas mais je jure qu'il y a à peine une minute dans la journée pendant laquelle je ne soupire pas. En m'éveillant, pendant les leçons, au piano, surtout au piano, à table, le soir, au théâtre, dans la rue, en me couchant et quelquefois en rêvant, partout je suis tourmentée ! J'ai envie d'aller prier maman et ma tante de partir d'ici, en leur déclarant que je souffre trop, que je crains que ce tourment incessant ne m'use le corps comme il m'a usé l'esprit.
Il me semble que je n'explique pas assez mes troubles et mes soucis, comme il me semblait que je ne disais jamais assez que j'aime le duc de Hamilton.
C'est que mon chagrin n'est pas un malheur qui arrive une fois et qu'on pleure, mais toute ma vie à présent est un chagrin, chaque heure, chaque minute est pleine de dépit, d'amour-propre blessé, d'affronts !
Ce n'est pas comme un coup de tonnerre terrible qui [Rayé: effraye] épouvante, c'est comme un bruit affreux et incessant, on fuit et il vous suit ! Il est dans vous-même et on ne peut fuir soi-même. Je n'ai pu retenir mes larmes depuis cinq heures jusqu'à sept heures et maintenant j'ai cessé mais je suis brisée et misérable ! Mes yeux sont fatigués, j'ai perdu toute ma vigueur !
Grand Dieu, je me plains, mais je ne T'accuse pas ! Tu veux que je souffre maintenant et je souffre, mais permets-moi de me plaindre, ne crois pas qu'elles sont [Rayé: une plainte] des murmures contre Ta volonté, elles ne sont qu'un adoucissement à ma peine, d'ailleurs je ne dis rien tout haut, j'écris seulement.
Maman et ma tante ne parlent plus devant moi de personne du monde, or lorsque j'entends parler de mon tourment, j'éclate; je m'en vais ou je pleure.
Ah ! si ce procès finissait enfin !
Nous nous en irons bientôt. Nous ne reviendrons à Nice que dans deux ans [Rayé: et demi], c'est-à-dire l'hiver 1876-77, pendant ce temps on bâtira, pendant ce temps l'affaire sera peut-être finie, pendant ce temps qui sait je n'aurais plus besoin peut-être de ce monde niçois, peut-être quelqu'un me délivrera et me donnera une position. Misère des Misères ! Misérable que je suis ! Oh je ne puis souffrir cette nécessité de dépendance. Et il le faut.
Henri IV a souffert bien des choses jusqu'à ce qu'il devint roi de France, bien d'humiliations. Moi aussi, je ferai comme lui, malgré cette résolution, mon orgueil se révolte et c'est singulier comme je rage ce soir de ne pouvoir m'élever que par un mari, de devoir lui devoir tout, de tout tenir de lui !
Mais s'il me le fait sentir, foi de Marie ! je montrerai de quoi je suis capable !
Ah ! si c'était pour ce soir je serais capable d'à peu près rien, je ne demande qu'à me coucher et à dormir, surtout dormir et oublier.
Attendons, attendons, attendons encore. Dieu est grand !