Sunday, 29 November 1874
# Dimanche, 29 novembre 1874
Les miens avaient de meilleurs cavaliers qu'on ne le penserait !! M. le comte de Barrême, président du cercle, et M. Barbier, vice-président, M. et Mme Howard, le comte Merjeewsky et M. Tchernichoff qui est arrivé il y a de cela quelques jours. Véritablement je crains pour ma tante, on le dit dangereux.
J'ai encore retardé pour l'église, dimanche prochain j'espère aller dans celle de Paris. Il pleut et il me semble à chaque coin de rue voir le duc de Hamilton. Par ce beau temps humide et froid je crois à chaque instant voir sa fraîche figure, et sa tournure royale.
Le scandale chez Georges finit très misérablement, cette femme l'a fait garrotter et conduire hors de chez elle, le bail est à son nom; le malheureux est arrivé de la police où on l'a conduit chez nous dans un état d'exaspération terrible. Malgré toutes ses horreurs il aime cette femme, malgré toutes les misères qu'elle lui fait il l'adore.
Laissons ce triste sujet et transportons-nous chez Rumpelmayer, pas celui de la place Saint-Etienne, mais celui du cercle de la Méditerranée, j'y suis entrée avec maman. C'est très gentillement arrangé, manque le monde quand on le connaîtra on viendra j'en suis sûre, c'est trop joli pour ne pas devenir à la mode.
Rentrée j'ai préparé mon latin pour lundi.
Le soir à l'opéra. "I puritani" que je vais entendre pour la première fois. L'opéra est charmant mais l'interprétation mauvaise excepté le ténor.
Un public de dimanche et pas d'Audiffret. Dans une loge Saëtone et le marquis de Constantin, le dernier se cachant derrière le premier.
Moreno nous fit une longue visite.
J'avais ma robe de mousseline blanche et valenciennes, ma coiffure mais très bien faite et un joli teint. Je ne sais si c'est bêtise ou vérité, mais avoir très froid et ensuite fumer deux ou trois cigarettes donne un teint merveilleux. Néanmoins je me suis ennuyée, je vois ce soir qu'Audiffret m'amusait.
Le vieux Emile était dans la loge avec ses filles (le père Audiffret).
Lorsque nous fûmes en voiture maman me dit que j'ai fait une conquête, c'est dommage seulement, disait-elle, que c'est un homme marié.
- Qui ? demandai-je car véritablement je n'avais aucune idée.
- Constantin, dit-elle. Tout le temps il n'a cessé de vous regarder (maman dit vous, comme mot de tendresse, ma tante aussi).
- Puis il est venu aux fauteuils, je ne savais pas ce qu'il avait, interrompit ma tante.
- Oui, et à la sortie il s'est mis et il accompagne ainsi des yeux tout le temps sans baisser les yeux, continuait maman.
- Ah ! je comprends, m'écriai-je, c'est pour cela que vous m'avez dit avance, avance, lorsqu'en sortant je me retournais pour voir si vous me suiviez ! Ah ! oui vous craigniez qu'il ne me mange ! Oh maman ! comme vous avez peur pour moi !
Voilà une bêtise, ma mère, et c'est votre cœur maternel qui croit ces choses:
- Non, quand je dis je sais et je dis vrai, j'en suis sûre.
C'est vrai que maman ne s'est pas encore trompée sur cela, mais je crois très difficilement à mes conquêtes. Surtout à celle-là. Mon Dieu, cet homme me regarde toujours il est vrai mais je n'ai jamais rien remarqué, ni non plus ce soir, et je pense qu'il n'est rien de ce que croit voir maman. [Rayé: Et puis] M'a-t-elle dit que c'est sérieux ? Non, ainsi il n'y aurait rien de surnaturel à ce qu'il me trouvât jolie et qu'il me regardât, ceci elle nomme une conquête, voilà tout.
On me fait sourire chaque fois qu'on parle d'Audiffret. On le nomme d'Audi, tout court.
On m'a demandé si je l'épouserais et j'ai répondu que si je ne me marie pas jusqu'à vingt-sept ans, que je me fane et que je perde espoir de quelque chose de mieux, je l'épouserais alors seulement. C'est vrai.