Friday, 6 November 1874
Vendredi, 6 novembre 1874
Nous allâmes jusqu'à la Valrose, Nina voulait voir Derwies, leur ancien intendant et obligé. Que les rôles sont changés ! C'est elle qui veut être son obligé à présent.
Mais le puissant seigneur n'est pas à Nice. De là nous allâmes chez le jardinier Besson, qui j'espère nous fera le jardin.
Ensuite on a parlé du seigneur de la Tour:
— Mais quoi, est-ce qu'il lui fait la cour, demanda Nina.
— Mais non il n'est pas même connu.
— C'est un vilain, un paysan, un misérable petit, dit presque en même temps ma tante.
— Ne parlez pas ainsi il pourra devenir qui sait, fiancé, votre gendre.
— Oh ! non, quelle idée, nous dîmes toutes trois:
— Et s'il lui plaira.
— Non, dit maman, elle dit que celui lui plaira, qui lui conviendra, pour cela je suis tranquille.
Et elle a bien raison.
— Oui, dis-je à mon tour, c'est vrai, celui seulement me plaira que je pourrai épouser, or ce monsieur...
Nina me regarde avec étonnement et respect, elle est surprise de voir une fille de mon âge raisonner de la sorte, surprise d'autant plus que sa fille est [Rayé: bien autre chose que] bien différente de moi.
Nous étions chez Lambert, un magasin de curiosités et de belles choses. Nous en étions sorties et attendions quelques mètres plus bas, les huîtres [Rayé: que mam. était allée] Mais tout d'un coup accourt avec furie le plus terrible des enfants que le sort eût porté jusqu'alors dans ses flancs. Conduisant lui-même tube sur tête, - le voilà justement dis-je, je vais rougir je crois, je ne le fis que peu par bonheur.
— Il l'a déjà fait.
— Oui, l'année passée, c'est qu'il le fait exprès, le misérable !
— Que voulez-vous, il cherche depuis longtemps à faire notre connaissance et le pauvre court de tous les côtés, dit maman, pour faire sans doute croire à Nina que c'est pour moi. Oh ! les mamans !
Je devais rentrer pour Leclerc, à la Promenade nous vîmes encore Hector, c'est-à-dire Emile à pied.
— Le voilà, dit Nina d'un ton d'initié !
— Oui - et je souris en la regardant, puis j'ai regardé à la dérobée Hector, lui aussi regardait mais baissa les yeux, je me suis détournée et il regarda de nouveau ainsi de suite. Mais quand les nôtres rentrèrent, ils racontèrent ou plutôt Dina raconta qu'on l'avait encore vu, et qu'il y eut des regardations [sic] réciproques, il vint même chez la jolie tabatière [Rayé: parce que] quand [Rayé: les nôtres] notre voiture stationnait devant elle.
Je fais de cela une comédie et fais mine de craindre maman, cela me permet de dire plus librement toutes sortes de bêtises.
Nous avons du monde à dîner, M. Lubimoff et fils, un vieux sénateur de Pétersbourg et ami d'Anitchkoff avant que ce dernier fut ambassadeur en Perse. Le fils est veuf depuis le mois de mars, d'une femme charmante, dit-on, qui lui laissa une fille.
Il est de la famille des gris, gris, mais tant qu'il n'a aucun dessein sur moi ne me sera pas rebutant comme l'autre, gris.
Les Howard arrivent ce soir, nous allâmes à la gare, moi et Dina sous le patronage du mentor Walitsky et Pâris vint aussi. Le train était arrivé depuis longtemps et nous allâmes chez eux pour exprimer une joie empressée que je ressens fort médiocrement. Nous les trouvâmes en chemise, je fus tendre, elles aussi, mais il y a quelque chose entre nous, car je ne sais pourquoi je sortis mécontente de moi-même.
C'est qu'elles n'étaient pas sincères, cela se sent [Rayé: tout de suite] à l'instant par le plus ou moins de contentement qu'on éprouve tout de suite après de semblables entrevues. Mais il faut les entretenir, nous ne sommes pas bien lancés à Nice, hélas !
Ces chères filles me dirent avec un certain air vainqueur qu'on leur a acheté des pèlerines de jais:
— Où donc ma chère ?
— Au Pygmalion - me fut-il répondu toujours du même air.
Quand je revins, ma mère m'a dit que j'ai produit une belle impression sur le jeune veuf et qu'il me dévorait des yeux. J'ai vu qu'il me regardait, mais quant à me dévorer je n'en sais rien. C'est Nina qui, à ce qu'il paraît, a remarqué cela. Comment dévore-t-on ? Il faut que je fasse attention, mais je crois que je pourrai pas reconnaître.
Ce matin à deux heures, M. Pelikan malgré sa maladie vint en toute hâte nous rendre visite avec sa fille, très élégante personne et je crois exempte des envies et des cachotteries des Howard. Elle-même n'est pas poussiéreuse, qu'a t-elle à envier ? Son père est paralysé et marche à peine, malgré cela il vient ici et est très empressé et aimable.