Tuesday, 3 June 1873
Jusqu'à ce que j'aurai une institutrice et des professeurs, j'ai résolu de poursuivre mes études, ne rien prendre de nouveau, mais de repasser ce que j'ai appris, en ordre, suivant un plan d'études.
N'est-ce pas une sage résolution, Hamilton ? Tu me pardonnes que je te dis *toi.* Mais si Dieu permet qu'un jour tu lises ce journal je pourrai te tutoyer car mon mari seul le lira.
Comme je voudrais rêver de lui ! Depuis que je l'aime j'en ai rêvé seulement trois ou quatre fois, c'est vraiment trop peu. Cette nuit, j'ai rêvé que, regardant par la [Rayé: fenêtre] window de la rue de France, je vois passer Boreel et son chapeau bandit du carnaval et entrer dans la ruelle entre l'Acqua Viva et Lyons. Je m'étonnais pourquoi il est venu en été. Il m'a reconnue et avait aussi l'air étonné et content.
Voilà ne serait-ce pas mieux de rêver de Hamilton ? A l'autre je n'ai pas du tout pensé depuis que j'ai promis de ne pas en parler ni penser, je n'en parle ni ne pense plus du tout. Et j'en rêve !
On pourrait croire qu'il me plaît encore, mais non, non, non ! Cela m'a coûté sans doute de l'abandonner car il me *plaisait* assez, mais ce plaisait n'est rien à côté de l'amour [Rayé: que je porte] dont j'aime Hamilton, c'est-à-dire que l'autre me plaisait seulement et celui-ci j'aime. Maintenant seulement je crois M. Barnola qui dit qu'on ne rêve jamais de qui on veut beaucoup rêver. Et plus on aime quelqu'un moins on peut se rappeler sa figure. Cependant cette dernière chose n'est pas vraie. Plusieurs fois il se présente à mes yeux, mais si vivant ! Surtout à l'église russe le Vendredi saint, il m'a semblé vraiment qu'il était là. Il avait même cet air respectueux qu'on a en s'approchant de la plachtchanitsa. Il montait les marches et il attendait jusqu'à ce que la dame qui baisait la plachtchanitsa ait fini, avec la main prête à faire le signe de croix. Quelle imagination stupide j'ai I
Encore nous allâmes voir des appartements. Et rien encore. Il faudrait se décider pourtant.
Le soir nous sommes restés sans rien faire au salon ensemble. Et la conversation a sans doute roulé sur le monde. Je demandais des réceptions, maman les déclinait. Elle n'aime pas le monde et moi j'aime. Il faudrait penser à moi. Il est vrai qu'on a bien autre chose à faire quand on a un procès et toutes sortes d'ennuis, mais tout cela ne peut pas empêcher à un tel point.
Cette Markevitch m'ennuie, quand je commence à parler du monde, des soirées etc. elle vient et s'écrie:
— Mais n'aie peur de rien, tu n'as pas besoin de soirées, je te trouverai un duc, j'irai partout et je t'en trouverai un absolument !
Elle ne sait pas lequel je veux. Il y un mois à peu près, je priais Dieu, elle restait assise près de mon miroir et s'amusait à me distraire de ma prière, à me demander pour *quoi* je prie. Puis elle dit:
— Ah ! je sais, tu demandes un duc, oh ! je sais c'est un duc. Ça n'est pas un duc, mais le duc pour lequel je prie.
Sans doute j'aime un titre, mais j'aime mieux celui que j'aime. Si Lambertye était duc et Hamilton tout simplement monsieur je n'aurais pas hésité. Ça n'est pas ma faute que j'aime un homme titré et riche. C'est très heureux pour moi qu'il est ce qu'il est, car n'importe qui il serait, je l'aimerais tout de même.
Pourvu que Dieu veuille m'aider.
Markevitch ne laisse pas passer une heure sans me dire duc ou duchesse, aujourd'hui ma tante même a dit *petite duchesse*.