Neděle, 12. dubna 1874
J'ai dormi jusqu'à midi.
Aujourd'hui c'est Pâques ! Nous ne nous embrassons pas, nous ne nous donnons pas d'œufs rouges, ni cadeaux. Cela détache de la famille et rend égoïste, dur.
Dans d'autres familles on fait des surprises, on se réunit, on s'aime, on s'embrasse, c'est beau et doux ; mais chez nous ! on vit comme des chiens. Papa est neurasthénique, on ne comprend pas ce qu'il dit, on ne sait pas ce qu'il veut. Maman est bête ou feint de l'être, elle n'a pas de suite dans les idées. Nous jeunes, nous n'avons pas d'autres plaisirs que d'aller à Monte Carlo ou à Nice sur la route et au jardin public, où il n'y a personne. Nous nous ennuyons, nous buvons, nous mangeons, nous dormons, nous nous injurions, nous allons à Monte Carlo perdre de l'argent ! Voilà, voilà comment ! Paul qui vient de temps en temps, encore lui nous fait plaisir, mais il prêche. Voilà toute notre vie, et nous sommes riches !
Nous partons vers le 24. Papa dit que nous irons à Vienne parce qu'en Suisse il y a beaucoup de républicains, mais moi j'adore les rois et les princes. En italien "in furia". Machenka arrange ma jupe, elle est très bien, c'est-à-dire la jupe.
Il y avait une tempête en mer, nous sommes allées sur l'enlève-chapeau voir les vagues, c'était magnifique, on aurait dit un tableau d'Aivazowsky. J'étais réconciliée pour quelques instants avec Nice.
Je voudrais bien savoir qui est 28. Avant de savoir son nom je ne dirai pas qu'il m'amuse.