Vendredi 18 juillet 1884
Comme mon tableau est fait (dans ma tête, c'est tout comme) je suis tranquille et je travaille à un panorama de fleurs en attendant de le commencer.Ils se sont dit hier, nous devrions bien faire une politesse à ces dames qui sont si aimables, Emile va y aller. Et Emile est venu dire que Jules s'est beaucoup amusé du joujou de Neuilly, que Jules a dévoré le saumon, que Jules aime bien le potage au poulet, que Jules viendra sûrement déjeuner et que ça lui fera très grand, très grand plaisir, vraiment.
Maintenant ils ont la conscience tranquille.
Je ne leur reproche rien, nous sommes comme des parents. Ce qui me chagrine c'est qu'il n'y ait [Rayé: rien qui vienne] aucun élan de sympathie de sa part.
De la sympathie sans bouillon et sans aspic de foie gras.
Ce n'est pas sa faute.
Ce matin on lui a envoyé un consommé, du saumon à la gelée et une côtelette. Mais ce ne sera que pour ce soir, car ils étaient déjà à table et il y avait même trois messieurs d'Algérie à déjeuner. On a mangé du poisson fumé d'hier et Jules a raconté que ce poisson vient directement de Russie. On l'a du reste trouvé exquis.
Il s'en vante, l'animal, on admire son génie, on lui envoie des choses du fond de la Russie. C'est comme cela qu'il le prend. C'est encore à nous d'être charmés.
Eh ! ce n'est pas de cela que je me plains. Je ne demande pas mieux que de... Et en somme je suis flattée qu'il veuille bien accepter nos hommages sans cérémonie. Mais ce qui me chagrine c'est qu'il n'a pas de sympathie involontaire pour moi I! Ce n'est pas sa faute.
Mais ce n'est pas gai. C'est même très vexant.
Il aurait fait sentir que nos prévenances le gênent et nous pourrions en conclure que nous lui sommes désagréables, mais ce n'est même pas ça; nous sommes bien gentils. Mais il ne sent pas le besoin de nous voir et il n'a pas envie de venir enfin... Il viendra et ça lui fera plaisir mais... comprenez-vous ? Enfin je lui donne de l'or et il me rend du cuivre, sans s'en douter.
Remarquez-bien que je ne demande pas que ce malade soit amoureux de moi, je voudrais seulement l'amuser et lui être agréable autant que je le suis à Julian ou à d'autres.
La visite de Mme de Ballore et de Jeanne de Wikerslovth. Elles reviennent d'un long voyage en Orient et sont ici de passage. Mme de Souza les a accompagnées. C'est l'aînée et elle paraît plus jeune que sa sœur Mme Gaillard.
Naturellement on a parlé de mes succès et maman est vraiment insupportable. On fait des compliments et elle renchérit, gonfle, ajoute de sorte que les gens qui croyaient avoir dit des choses aimables se trouvent n'avoir presque rien dit. C'est déjà bien assez fatigant de répondre aux compliments des étrangers, et quand votre mère vous jette à la tête des éloges à tuer Michel-Ange... c'est [Mots noircis: J'en suis affreusement ] gênée.
Mme de Ballore ne vieillit toujours pas. Toujours des voyages avec Jeanne qui lit Horace en latin, qui parle toutes les langues, qui s'intéresse à tout, remplissant ainsi sa vie en philosophe résigné. Elle ne voit et n'aime pas ses enfants, tellement le mari a été odieux...