Deník Marie Bashkirtseff

J'ai été voir une représentation de lutteurs le jour.
Ce n'est pas bien beau comme éclairage. Ce serait faux. On est habitué à ce spectacle le soir et puis....
C'est demain la fête du 14 juillet. Paris est admirable, on pavoise, on est heureux, je me fais véhiculer de deux à sept heures partout, depuis Montmartre jusqu'à l'Hôtel de Ville.
Eh bien et Bastien-Lepage ? Nos attentions lui font-elles plaisir au moins ? Il aurait bien pu dire au moins: que vous êtes bonne Madame, ou enfin une de ces choses qu'on dit d'habitude. C'est donc que cela lui déplaît ?
Pourtant il en use très fraternellement, c'est égal, je vais arrêter les frais, je ne suis pas sûre d'être agréable... Car enfin si toutes ces politesses de notre part l'ennuient et le gênent ?
La mère et le frère agiraient en conséquence et ne nous prieraient pas de venir... Enfin, je n'en sais rien, seulement c'est bien gênant...
Nous mangerons des mêmes choses a-t-il dit, et je me dirais: pauvre fille, elle fait comme moi à cette heure pendant que vous vous direz : pauvre garçon etc.
Peut-on exiger d'un malade et d'un malade illustre des politesses de sociétés lorsque surtout on se pose en amis... entre artistes.
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Lundi 1 4 juillet 1 884
J'ai commencé le traitement qui doit me guérir. Et j'en suis toute calmée. Jusqu'à ma peinture qui se présente mieux.
Je crois que je ferai... Non.
J'ai donné pour cent sous à tous les domestiques et congé.
Eh bien voilà ce que maman ne fera jamais. Pourquoi la croit-on bonne ??? Et elle se croit elle-même très bonne.
C'est un cœur très sec, ou du moins incapable d'une gentillesse quelconque par surprise. Elle sort mise comme une rôdeuse ivre, la jupe de travers, déchirée, sans col et sans manches, un chapeau fichu Dieu sait comment sur un chignon indescriptible et voilà pourquoi elle se croit bonne.
Quand c'est une sortie avec moi les choses sont à peu près convenables mais sans moi !...
Ces gens croient que je ne veux que des choses exagérées, extraordinaires, poétiques, folles. Aussi quand je demande que maman aille s'acheter une jupe de soixante francs au Louvre, il semble que je fais concurrence à feu Louis XIV, Sardanapale etc.
Ah ! misère.
Je ne vois plus mes lutteurs.
Le public et l'éclairage de la baraque ne donnent pas ce que je rêvais. Des jongleurs ? Autant vaut une de ces scènes habituelles, de tous les jours et où le mérite sera dans l'étude approfondie des caractères.
Un banc public sur le Boulevard des Batignolles et même avenue Wagram, avez-vous regardé ça ? Avec la rue et les gens qui passent.
Tout ce que contient un banc, quels romans, quels drames !
Le déclassé avec un bras appuyé au dossier et l'autre sur le genou. Le regard fuyant; la femme et l'enfant sur les genoux, la femme du peuple qui trime. Le garçon épicier très gai, qui s'est assis lire un petit journal. L'ouvrier endormi, le philosophe ou le désespéré qui fume. Aussi je vois peut-être trop de choses... Pourtant regardez bien vers cinq, six heures du soir.
Ça y est, ça y est, ça y est ! Il me semble que j'ai trouvé.
Oui, oui, oui, je ne le ferai peut-être pas, mais l'esprit est en repos. J'en danse sur un pied.
Il y a des moments si différents ! Tantôt on ne voit vraiment rien dans la vie et tantôt... je me reprends à aimer tout !
Tout ce qui m'entoure ! Je me drape dans ma chemise de nuit moitié nue, la peau est encore belle et la forme aussi, il y a des tons d'un éclat et d'une finesse ! [ dix lignes cancellées]
C'est comme un flot de vie qui entre !
Il n'y a pourtant pas de quoi se réjouir.
Ah ! tant pis, je trouverai un côté gai et adorable même dans mon trépas; j'étais faite pour être très heureuse, mais...
Pourquoi dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu d'accord !
Mardi 1 5 juillet 1 884
Le nouveau volume de Maupassant est accompagné de son portrait. Il ressemble à un taureau. Et comme il est très fier de son... de ses... facultés physiques c'est un coin de sottise dans sa nature. Tête de casseur empâtée pour trente-trois ans.
Naturellement il a dû croire que c'était une femme attirée par ce... côté particulier et qui voulait de quelques lettres... Imbécile. Pourtant comme il n'a jamais écrit rien qui provoque des lettres pures... mais au contraire... il pouvait bien s'imaginer... et rester logique. Mais il est très bien. On ne peut pas juger entièrement d'après une eau-forte, je n'ai confiance que dans les photographies à bon marché, sans retouches.
Le nez est d'un taureau tout à fait.
Il y a eu un moment de curiosité assez vive quand j'ai eu le livre entre les mains; comment va-t-il être le monsieur quoique j'ai pensé quelquefois depuis quatre ou cinq mois ? Eh bien il est mieux que je ne pensais seulement c'est un homme sot au fond, malgré toutes les choses qu'il écrit. Je ne sais si je me fais comprendre... Il y a des gens de talent, d'esprit, de génie même et qui ont un coin de sottise et d'autres... Je me demande si Bastien-Lepage en est dépourvu ? Jusqu'à présent je n'ai pas remarqué... et il me semble bien que c'est une nature en tout point exquise et encore affinée par un je ne sais quoi d'amer et de narquois. Mais il n'est pas bel homme. Oh non et Maupassant le regarderait avec un mépris considérable.
Les lutteurs ne se tiennent plus. J'avais vu des jongleurs dehors sur le boulevard et me suis dit qu'avec ce public-là et des lutteurs ce serait bien beau.
Puis j'ai été voir des lutteurs le soir à Neuilly où il n'y a qu'un public de cocottes et des gommeux, le peuple ne s'intéresse pas à ces luttes, il n'y a que les parisiens chics qui y vont par blague. On ne lutte pas dans la rue. Et le jour en baraque, l'éclairage ne me plaît pas et ce public assis... Enfin ça n'est plus ça.
Je reviens donc à un projet ancien et qui me prend tout entière chaque fois que je vois les bonnes gens des bancs publics.
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Ce pourait être une étude grandiose. Il faut toujours mieux peindre des scènes où les personnages ne bougent pas. Entendons-nous, je ne suis pas contre le mouvement, mais dans des scènes violentes il ne peut y avoir d'illusion et de jouissance pour un public raffiné. On est péniblement et sans s'en rendre compte même, impressionné par ce bras levé pour frapper et qui ne frappe pas, par ces jambes qui courent et qui restent à la même place. Il y a des situations très mouvementées et où pourtant on peut se figurer une immobilité de quelques instants, ce qui suffit.
[Rayé: Caïn ayant tué Abel] Il vaut toujours mieux saisir l'instant qui suit un grand mouvement ou une violence quelconque, que celui qui le précède. La Jeanne d'Arc de Bastien a entendu des voix, elle a marché précipitamment en avant renversant son rouet et s'est arrêtée tout à coup adossée à un arbre. Mais voyez des scènes aux bras levés et où les gens agissent, c'est peut-etre très fort mais il n'y a jamais jouissance complète.
La distribution des drapeaux par ('Empereur, qui est [à] Versailles.
Chacun se précipite, les bras sont levés et pourtant c'est très bien car ces bras attendaient et on est saisi, remué, emporté soi-même par l'émotion de ces hommes, on partage leur impatience. L'élan et le mouvement sont prodigieux, justement parce qu'on peut se figurer un instant d'arrêt pendant lequel on peut regarder en paix cette scène comme une chose véritable et non un tableau.
Mais rien ne peut égaler la grandeur des sujets au repos. Soit en sculpture, soit en peinture. Un homme médiocre peut exécuter une toile tourmentée assez bien, mais il ne fera jamais rien d'un sujet au repos, tandis que c'est là que triomphe l'artiste vraiment grand.
Comparez le penseur de Michel-Ange à tous les groupes les plus mouvementés.
Voyez les toiles de Millet et comparez-les à toutes les violences imaginables.
Voyez le Moïse de Michel-Ange. Il est immobile mais il est vivant. Son Penseur ne remue pas, ne parle pas, mais c'est parce qu'il ne le veut pas; c'est un homme vivant qui est absorbé par ses pensées.
Le Pas-mèche de Bastien vous regarde et vous écoute mais il va parler car il est vivant.
Dans ses Foins, l'homme couché sur le dos, la figure couverte de son chapeau dort. Mais il vit. La femme assise rêve et ne bouge pas mais on sent qu'elle peut se lever car elle est vivante.
Mon sujet au repos peut seul donner des jouissances complètes, il laisse le temps de s'absorber en lui, de le pénétrer, de le voir vivre.
Les imbéciles et les ignorants pensent que c'est plus facile à faire. Ah ! Misère.
Si je meurs jamais ce sera d'indignation devant la bêtise humaine qui est infinie comme dit Flaubert, feu le patron de cette vache de, non de ce taureau de Maupassant.
C'est que vraiment dans tout ce qu'il a écrit, il n'est question que de... ça. C'est comme une monomanie. On est gêné et dégoûté.
Du reste ô naturalistes français vous ne faites qu'adopter un courant qui prend sa source en Russie. Il y a trente ans qu'on écrit des choses admirables en Russie?
En lisant il y a quelques années la Paix et la guerre du Comte Tolstoïj'en ai été frappée au point de m'écrier: mais c'est comme Zola ! Et c'est vrai, on consacre une étude dans la Revue des "Deux mondes" à notre Tolstoï aujourd'hui et mon cœur de Russe en bondit d'allégresse.
Cette étude est de M. de Voguë qui a été secrétaire d'ambassade en Russie qui a étudié sa littérature et ses mœurs et qui a publié déjà plusieurs articles remarquablement justes et profonds sur mon grand et admirable pays.
Et toi misérable ! Tu vis en France, tu aimes mieux être une étrangère que de rester chez toi ! La différence très grande pourtant qui existe entre Zola et Tolstoï c'est que Tolstoï ne parle pas souvent de rut, de désirs, de sexe etc. Il parle de tout et n'évite rien et pourtant ces choses-là ne dominent pas... C'est qu'aussi elles ne sont déjà pas si fréquentes dans la vie réelle qu'on ne puisse écrire deux pages sans s'étendre avec amour sur le... conjtmtìon des sexes. Et Zola n'est rien auprès du pornographe Maupassant qui n'a que ça dans son répertoire.
Zola est grand et le comte Tolstoï est grand.
Ah ! vous verrez comme nous vous tomberons Latins décomposés ! Que ma Russie soit seulement libre. Quelles forces ! Quelle sève ! comme dirait Maupassant.
Mais direz-vous en votre qualité de vierge ça doit vous préoccuper... Mais je ne dis pas non, seulement chez Maupassant il en est tellement parlé que j'en suis lasse et dégoûtée et que si j'avais de mauvaises idées, les livres de cet animal-là me rendraient sage.
Eh bien puisque tu aimes ta grande, ta belle, ta sublime Russie, va et travaille pour elle !
Si j'y allais je m'occuperais de politique et serais coffrée. Martyre obscure ! Et même admettre qu'on en parle pendant deux mois, puis c'est tout. Je n'aurais donc ni liberté pour la Russie ni gloire artistique. Si tout le monde raisonnait comme ça direz-vous on ne ferait jamais rien. Vous avez raison, aussi tout le monde ne raisonne pas ainsi et je ne prêche personne; Je suis un cas isolé.
Lorsque des milliers se seront immolés, j'irais jouir du succès obtenu par ces héros obscurs et souvent inutiles...
Moi je travaille aussi à la gloire de mon pays... si jamais j'ai un grand talent comme Tolstoï n'est-ce pas plus glorieux que les bombes de dynamite ? Et puis c'est plus agréable pour moi.
Pourtant qui sait ce qui peut arriver... Et... Si je n'avais pas ma peinture j'irais ! Parole d'honneur j'irais ! Mais mon travail absorbe mes facultés et le reste devient un intermède, un amusement.
Et puis vraiment je ne ferais que grossir la masse des inconnus incarcérés ou tués. Si je pouvais peser dans la balance j'irais au risque de ma vie, vous n'en doutez pas. Mais à l'heure qu'il est, il n'y a rien à faire pour les... cas isolés comme moi.
Jeudi 1 7 juillet 1 884
La femme et la fille du pope sont venues.
Cette fois on dit que c'est sérieux, le choléra est à Paris.
Et comment n'y serait-il pas ?
Il meurt soixante-dix personnes par jour à Marseille et trente à Toulon, et les voyageurs circulent continuellement entre ces deux villes empestées et Paris. C'est égal on a de drôles de procédés tout de même.
Toulon a le choléra, isolez Toulon et vous sauvez l'Europe.
Non, on n'ose pas isoler Toulon, comment faire pour empêcher les gens de sortir ?! C'est ridicule. Qu'est-ce que l'intérêt ou la mort de quelques-uns en comparaison de l'intérêt de tous ? Ça ferait crier mais ce serait très bien. Maintenant le choléra est à Marseille, à Aix, puis d'autres villes. Parce qu'on n'a pas osé contrarier quelques personnes.
Je sais bien que si on isolait une ville il y aurait des hurlements. Mais je le répète Toulon d'un côté et la France entière d'un autre, peut-on hésiter ? On devrait tirer sur ceux qui tenteraient de sortir. Je sais bien qu'il y aurait des protestations horribles, des dames qui crieraient qu'elles vont retrouver des enfants malades ou des filles en couches. C'est de ça que je me ficherais si j'étais le gouvernement. Est-il possible qu'on empeste un pays entier pour ne pas contrarier une petite ville et en somme ceux qui en sont sortis ne se sont pas sauvés, ils ont été portés le choléra ailleurs voilà tout.
Moi je n'ai pas peur, je ne crains que les maladies qui défigurent.
Bojidar est arrivé de Bucarest, de Gastein, de partout. Ça fait bavarder d'autant plus qu'il pleut et que ma toile n'est pas encore montée.
Il y a eu un enterrement d'artiste dans notre rue, et entre autres il y avait Albert Wolff. Ça m'a émue.
Et après j'ai cru un instant voir passer Mme Mackay. C'est drôle comme cette femme me fait battre le cœur, c'est même inexplicable. Car enfin je n'aime pourtant pas son Jules voyons !
Bojidar parti j'explique à Dina que le Bastien-Lepage n'est pas gentil. Je ne lui reproche rien seulement je ne veux plus témoigner une amitié aussi chaude, si je sentais de la sympathie, je serais trois fois plus aimable encore, si je me sentais à mon aise, mais j'y aurais été tous les jours ! Ce n'est pas sa faute ni la nôtre. Il ne nous déteste pas, il nous trouve bien aimables sans doute mais il a des amis qu'il préfère et devant lesquels il se livre et avec lesquels il est mieux. Moi-même tenez, que Julian vienne mais je serai toujours très contente mais je serai plus réservée pour Gavini ou Engelhardt.
On aime plus ou moins ses amis. Seulement puisque nous ne sommes pas les élus de son cœur, il devrait être poli banalement et ne l'est pas. Il supprime les banalités et les cérémonies et il ne nous aime pas. Alors !
C'est très humiliant à constater. On aimerait bien mieux dire qu'il nous déteste, ce serait plus acceptable, mais être pour lui ce que les Engelhardt ou les Tchoumakoff sont pour nous !... C'est raide quand on y va de toute la tendresse de son coeur...
Dina touve que c'est très juste... J'espère donc que ces dames ne lui enverront rien en cachette de moi.
Alors, voilà, c'est dit. On ne s'en occupera plus. C'est une solution.
Bien.
Alors Emile est venu le soir. Ce cochon de Jules et sa mère ont passé trois jours à la campagne chez une dame Bouchardon ou Bouchardier qui a un fils ami de Jules. C'est ça, cette canaille a la force d'aller ailleurs.
Emile aussi supprime les remerciements, il a l'air de trouver tout ça très naturel et nous traite en amis de cœur.
Il paraît que le saumon de l'autre jour a donné un appétit féroce à Jules et qu'il l'a dévoré.
Il aime aussi beaucoup le potage au poulet et Emile demande comment se fait ce potage, alors Dina dit qu'il est plus simple que nous lui en envoyons, il le trouve en effet.
Et comme on a reçu du poisson fumé directement de Russie nous lui en donnons à emporter dans un paquet. Ce brave garçon le met au bout de sa canne et s'en va en pèlerin.
Ben oui. C'est égal je ne sens pas qu'il m'aime.
Nous sommes comme des parents, il accepte notre amitié avec reconnaissance, très simplement, sans grimaces. Il nous prouve par-là que nous sommes de bons amis avec lesquels on ne se gêne pas. Et cependant je ne me sens pas à mon aise.
Je ne sens pas qu'il m'aime, il a trente personne qu'il me préfère ou qu'il aime autant que moi.
C'est inacceptable. Et pourtant c'est une chose dont on ne peut se plaindre raisonnablement.
Pourquoi est-ce que je suis très contente de passer des heures avec Julian ou Emile et que je les envoie chercher, tandis que je ne fais que tolérer les Engelhardt ?
C'est comme ça.