Deník Marie Bashkirtseff

Prater est mort. Il a grandi avec moi, on me l'a acheté à Vienne en 1870, il avait trois semaines et se fourrait toujours derrière les malles, dans le papier des achats que nous faisions.
Il a été mon chien dévoué et fidèle pleurant quand j'étais sortie et attendant des heures assis à la fenêtre. Puis à Rome, je me suis toquée d'un autre chien et Prater fut recueilli par maman. Toujours très jaloux de moi avec son poil jaune de lion et ses yeux admirables. Quand je pense à mon manque de cœur !... Le nouveau chien s'appelait Pincio et on me l'a volé il y [a] six ans. Au lieu de revenir à Prater qui ne se consolait pas, j'ai eu la stupidité d'avoir Coco 1er puis le Coco actuel... C'est lâche, c'est ignoble. Depuis quatre ans ces deux bêtes s'entredévorent et on a fini par enfermer Prater dans une chambre en haut où il vivait comme un prisonnier pendant que Coco se promenait sur la table et sur la tête des gens. Il est mort de vieillesse, depuis hier j'ai passé des heures avec lui, il se traînait vers moi et posait sa tête sur mes genoux.
Ah ! je suis une jolie misérable avec mes sentiments tendres. Oh ! méprisble caractère, je pleure en écrivant et je pense que les traces de ces larmes vont me faire une réputation de bon cœur auprès de ceux qui liront. Je voulais toujours réadopter la malheureuse bête, et ça s'est toujours borné à un morceau de sucre et une caresse en passant. Il fallait voir sa queue alors, cette pauvre queue coupée qui remuait, remuait faisant comme un rond tellement elle tournait vite...
Il n'est pas encore mort le malheureux, je l'ai cru parce que je ne le voyais plus dans sa chambre, il s'était fourré derrière une malle, ou un bain, comme à Vienne et j'ai pensé qu'on l'avait emporté n'osant pas demander.
Mais ce sera pour ce soir ou demain...
Tony m'a trouvée pleurant, je lui avais écrit pour demander quelque chose à propos de reproductions du tableau et il est venu. Il paraît que j'ai manqué de signer un petit papier sur lequel on aurait pu empêcher de reproduire mon tableau par d'autres et me faire un procès. Vous comprenez que je suis très fière de toutes ces demandes d'autorisations, et je serais fière même d'un procès.
Moi je l'aime beaucoup Tony, il est borné, mais je l'aime beaucoup. C'est pas encore qu'il est borné, mais il est 1830. Enfin je ne sais quoi.
Ma robe pour l'ambassade se fait à la maison, je la fais presque moi-même pour être sûre que ce sera bien.
C'est égal Tony peut être 1830 mais il a des sentiments très nobles, ce n'est pas comme Julian qui croit à tous les racontars.
Que j'aie reproché des gentillesses matérielles à qui que ce soit !
Ah ! Fi l'horreur ! Et puis il me comprend bien Tony, dans la question mariage, il dit d'abord qu'il ne m'y voit pas, et puis que cela ne se pourrait qu'avec un homme extraordinairement supérieur et que ce serait plutôt une association.
- L'idéal alors, lui ai-je dit, eh bien monsieur j'ai écarté cela comme impossible. C'est trop beau pour que ça arrive. Il ne reste plus que l'époux-manequin.
[Rayé :Saint-Amand ?] Car l'homme supérieur... Je suis douée d'un esprit si... mettons si pervers que [Mots noircis: dire si il y a un] tout petit point noir dans une splendeur, dans un soleil je ne verrai que le tout petit point noir... Non dit Tony, il ne reste plus que la flèche du dieu malin.
- Ah ! je ne demande pas mieux.
Il est mort le soir.