Deník Marie Bashkirtseff

A dix heures au Salon avec M. Hayem. Il dit que mon tableau est si bien qu'on croit que je me suis fait aider. C'est atroce.
Il ose dire aussi que Bastien n'a jamais su composer un tableau, qu'il peint des portraits et que ses tableaux sont des portraits. Et aussi qu'il ne peut pas faire du nu. Ce Juif est étonnant, il parle de la médaille et va s'ocuper de ça, il connaît tous les membres du jury etc. etc.
En sortant de là nous allons chez Tony. D'un air agité je lui raconte qu'on m'accuse de ne pas avoir fait mon tableau. Maman aussi.
Il n'en a pas entendu parler, il dit que ça n'existe pas dans le Jury et que si on le disait... il serait là.
Il nous croit beaucoup plus émue que je ne le suis en réalité et nous l'emmenons déjeuner chez nous pour qu'il nous calme. Il prodigue des consolations, comment peut-on ainsi s'émouvoir de tout etc. On repousse ces saletés du pied. Etc.
Je voudrais qu'on le dise dans le Jury devant moi, dit-il je serais foudroyant. Si quelqu'un s'avisait de le dire, je l'anéantirais.
Ah ! mais là carrément. C'est qu'une accusation pareille est chose très grave. Je le mettrais au pied du mur pour qu'il précise et le raserais. Ah ! mais à fond.
— Ah ! neni monsieur.
— Mais non, il n'y a là aucune question d'amitié, c'est simplement parce que c'est la vérité et que je la sais mieux que personne.
Il nous répète encore ces bonnes choses et aussi que j'ai des chances pour l'avoir cette médaille, on ne sait jamais mais j'ai paraît-il beaucoup de chances.
Nous allons prendre les demoiseles Staritsky et les menons à une vente à l'hôtel Drouot puis au Salon.
A six heures à peine avais-je passé une robe de chambre que voilà encore Hayem !
Il veut sans doute que je sache bien qu'il va se remuer pour ma médaille, il me le fait comprendre de toutes les manières. Je te vois ô fils d'Israël ! Tu as flairé que mille francs ne nous épateraient pas et que nous sommes capables de te donner une toile si tu as l'air de nous donner une médaille.
Il demande qui je connais du Jury. Mais en vérité presque personne. Le seul Tony. Et puis Carolus, Gervex et Cabanel pour les rencontrer une fois par an.
Mais ce Hayem s'agite ! Il a été voir Cazin, Henner, il ira trouver Renouf, Roll, que sais-je. Enfin il faut croire que j'ai des chances... et que ma peinture est intéressante. Il ne fait pas ça pour rien. Et oui votre tableau est absolument fort, ce n'est pas E. Bastien qui m'a amené, c'est moi qui le lui ai demandé, j'avais déjà remarqué votre pastel; c'est que je m'y connais moi, j'ai du flair... Vous savez, je ne vous fais pas de compliments, des compliments !
Ah ! si on n'en avait pas tant fait à Bastien il aurait fait bien autre chose ! Vous ne voulez pas que je vous en fasse... Mais en somme votre tableau est défendable (le voyez-vous venir à me diminuer pour s'enfler) et je serai heureux de rompre des lances en votre faveur...
Ah ! allez donc !
Il emporte les extraits des principaux journaux, "ça peut servir."
"Allez soyez tranquille, s'il y a une bonne nouvelle j'arriverai le soir même".
Quel zèle. J'en suis toute méfiante. Il veut se faire donner une tête.
On dit, Tony dit que Duez aime beaucoup ma peinture. Duez est du Jury. Mais j'aurai tous les vieux contre moi.
Du reste je suis très calme, préoccupée de ma maladie et de ce que je vais faire de nouveau, ce Salon et ces tableaux c'est le passé et je regarde déjà en avant. Si je n'ai pas de médaille on n'en aura pas moins regardé mon tableau.
Maman est bouleversée dans l'attente de cette médaille et la voilà au lit avec je ne sais quelles crampes nerveuses, elle a failli pleurer toute la journée. Non !