Deník Marie Bashkirtseff

[Rayé: Ma famille m'assassinera] Il y a Mme Gaillard, Bagnitsky à dîner. Et Emile Bastien très attendri de ma lettre. Il m'a dit bonjour d'un air tout autre et plusieurs fois j'ai vu qu'il me regardait avec tendresse en tout bien, tout honneur. Je lui avais écrit si gentiment: "n'en parlez à personne pour éviter les potins, que cela reste entre nous."
Et nous voilà amis à cause de notre tendresse commune pour le grand Jules. Vous verrez la suite.
Bagnitsky me dit (je rentrais du bois où j'étais allée avec les demoiselles Saritsky de passage ici, le père qui avait voulu épouser maman est devenu un grand personnage et maintenant maman fait la cour à ses filles) que chez le peintre Bogoluboff on parlait du Salon et que quelqu'un a dit, ce quelqu'un est un artiste qu'il n'a pas voulu nommer bien entendu, donc ce quelqu'un a dit ceci: "Il y a un très bon Bastien-Lepage, signé Bashkirtseff'.
Comme j'en suis devenue toute tremblante car je le prévoyais l'architecte me dit de me calmer.
— Mais vous ne savez pas ce qu'on dit ! (nous parlions russe)
— Si je le sais, venez que je vous le dise.
Et dans l'antichambre il se met à me consoler, que c'est absurde, que personne ne le croira, et que si mon tableau ressemble à ceux de son frère, c'est uniquement parce que comme lui je cherche la vérité et suis sincère devant la nature etc. Enfin moi qui me sentais comme une coupable et qui un peu plus allais croire qu'il devait être furieux contre moi de ces calomnies.
Car enfin c'est infâme et pour Jules Bastien-Lepage, autant que pour moi II Eh bien cet excellent homme me console comme il peut, me rassure; j'en suis presque heureuse tellement j'avais peur que tout ça ne me donne l'air d'avoir imitié Bastien-Lepage et de le compromettre et de enfin... Cet homme devrait être furieux pour son frère. Et je le regarde comme l'écho fidèle de son frère... Bien, je suis donc très attristée et me plains de l'infamie humaine un peu pour me faire rassurer, consoler et cajoler par Mme Gaillard, Bagnitsky et Emile, ces deux derniers me parlent comme à une enfant et finissent par me baiser les mains. Ça m'amusait au fond d'inspirer de la compassion et surtout Emile qui me secouait le bras en disant: voyons, soyez au-dessus de ça. Vous êtes une force etc. Vous ne sauriez croire l'importance que j'attache à ce que dit ce garçon.
C'est que c'est la sincérité en personne. C'est même drôle. Il m'arrive de dire en riant que je suis la plus grande des artistes et ce charmant naïf m'arrête sérieusement: "voyons, vous ne pouvez pas penser cela, pourquoi parler ainsi quand on a un grand talent véritable".
Il est un peu sot parfois mais c'est un artiste et ses jugements sont remarquables, je les crois du reste de Jules, ce qui est tout simple.
J'étais donc là à dire tristement que la vie est amère et maman qui [Rayé: très bête] se mêlait tout le temps de faire rater tous mes effets en prenant cela au tragique en venant me rassurer. Elle s'imagine ! Non c'est insensé. On ne se figure pas ! Elle voulait me faire croire que Bagnitsky avait inventé ça pour me taquiner, ou que le monsieur qui l'a dit, l'a dit exprès pour me faire enrager, "connaissant probablement mon caractère".
C'est délirant n'est-ce pas. Monumental. Supposez, lui ai-je dit plus tard, que je sois vraiment, profondément affectée par ces racontars. Croyez-vous que vos paroles imbéciles me calmeront. Non avec cette femme il n'y a pas moyen.
[Rayé: Et à engager des discussions avec moi pour la galerie, ce qui ne se fait!!!] Elle me croit idiote, car à chaque instant chaque fois que je suis mécontente d'une chose, elle dit que je me trompe, que la chose n'est pas comme ça et invente des mensonges enfantins pour me calmer. Ce qui me rend enragée. Mais tout ça c'est les petits plats. Voilà la grosse pièce. Devant Mme Gaillard, devant Bagnitsky que l'architecte connaît à peine, elle se met à débagouler toute l'histoire des médecins, de la femme de Souny, de la maladie de Jules insistant sur les détails de ses souffrances et des dangers qu'il court. C'est que pour comprendre cette énormité, il faut savoir combien cet homme adore son frère et quel chagrin humiliant et horrible c'est pour lui que d'entendre détailler sa maladie par des indifférents. Il reste enfermé pour qu'on ne lui en parle pas. Il y [Mots noircis: deux lignes illisibles] Est-ce agréable d'entendre... Mais vous rappelez-vous comment je recevais et on recevait chez moi la Mouzay qui m'écrivait que je suis à la mort et me conseillait tel ou tel médecin.
Et après ce que j'avais écrit. Ah ! c'était si bête, si sot, si indélicat, si balourd... Et moi je devenais une imbécile, une bavarde, une indifférente !
Ça m'apprendra, ça m'apprendra, ça m'apprendra ! Pourquoi le leur ai-je dit ? Ah ! Misère !
Non mais voyez-vous leurs grosses pattes fourrées dans mes amitiés sentimentales. Ah !
Il est quatre du matin. Dîna voyant que j'étais furieuse a retenu tant qu'elle a pu Emile et Bagnitsky pour qu'il soit trop tard pour des explications en famille. Ça n'a rien empêché... Je leur ai dit ça de deux à trois heures du matin dans la chambre de maman. A t-on idée de ça aussi ! Ah ! ces gens-là me tueront. Si encore je leur demandais de me seconder, non, je les conjure à genoux de me ficher la paix, voilà tout ! C'est tout. La Paix, la paix, la paix ! Restez neutres. Neutres voilà tout.
Que j'aie la liberté de me plaindre et de parler des misères humaines, de philosopher avec les gens qui viennent sans qu'on me fasse des scènes ridicules.
En somme je suis flattée du bruit que fait mon tableau. On m'envie, on me calomnie, je suis quelqu'un. Il m'est donc bien permis de poser un peu si tel est mon plaisir. Mais non, je dis d'un ton navré:
- Croyez-vous que ce n'est pas horrible et n'y a t-il pas de quoi être abattue ! Je passe six années, les six plus belles années de ma vie à travailler comme un forçat; ne voyant personne et ne jouissant de rien de la vie ! Au bout de six ans je fais quelque chose de bien et on dit que ce n'est pas moi ! La récompense de tant de peines se change en une calomnie affreuse !!!
C'est, étalée sur une peau d'ours que je dis cela, les bras inertes, sincère et poseuse en même temps. Alors ma chère maman le prend à la lettre, (et ce n'est pas encore ça, supposez que je sois vraiment désespérée à en mourir ce n'est pas ces bêtes d'inventions et ces mensonges naïfs qui me consoleront,) et [Rayé: met les pieds dans le plat !!!!!!!]
Je suis restée à répéter ça et qu'on me fera mourir etc. Assise sur l'escalier et criant assez fort pour être entendue de la chambre. J'en ai le gosier gonflé. Je ne me coucherai pas. Seulement restée seule et cédant à mes instincts d'invincible gaieté je m'amuse à pousser des sons de bête féroce pour térroriser Coco qui devient comme fou et fait des bonds [Mots noircis: comme si] on lui appliquait un courant électrique. A la fin il voulait absolument s'en aller avec Rosalie me regardant avec épouvante.
C'est qu'il est original, plus il a peur de moi plus il se serre contre moi, c'est-à-dire voilà, il s'enfui en délire et comme je l'appelle il se jette dans mes bras la tête baissée comme au désespoir et aimant mieux en finir tout de suite, cachant le nez dans mon cou et tremblant. Pauvre vieux.
Là, il fait grand jour et nous voilà au lendemain.
Lundi 1 9 mai 1 884
Sans dormir. J'étais trop énervée, il est cinq heures du matin.
Je me suis un peu calmée en écrivant.
Non écoutez, c'est désolant. Ça m'apprendra à leur dire quoique ce soit. Mais aussi quelle idée de leur raconter que j'écris à l'architecte des choses intimes et que je rêve de le sauver ! Ah ! ma pauvre petite. C'est un bouquet de fleurs délicates sur lequel on s'est assis. Mais c'est que je suis sotte de raconter ça. Pourtant comme c'est une chose si simple, si honnête, si pure, je ne pensais même pas à des... sentiments terrestres en le disant...
Ça t'apprendra. Mais vraiment maman est bête et je suis d'autant plus enragée qu'elle m'a forcée à le faire comprendre à ceux qui était là hier. C'est humiliant.
Enfin... C'est inconcevable. Nous nous querellons toute la vie et voilà qu'elle s'imagine de se fourrer dans mes... sentiments.
Ah ! sacré-nom d'un chien !
Et c'est toujours si dépourvu de tact et de délicatesse que j'en sors écorchée. Ce sont des choses trop fragiles, le plus tendre, le plus aimé des amis risquerait d'avoir la main lourde en y touchant et maman [Rayé: n'est pas mon amie. C'est maman, je l'aime parce que c'est] maman, parce c'est l'habitude, [Rayé: mais personnellement elle ne fait que m'irriter et me froisser.]
Et ça ira de mal en pis. Car elle m'adore et a peur de me déplaire à un point extrême, ce qui fait que les maladresses et les bêtises redoublent, car au fond il y a l'inaltérable conviction qu'elle est très intelligente et que je suis un enfant. Tout ça est irréparable.
C'est que ces dames sont trop simples. Exemple: je prends du lait de chèvre pour engraisser et je le prends avec plaisir. Bon, ce soir Dina dit de faire traire la chèvre (la chèvre habite la serre, l'escalier et le jardin) et comme elle sait que je déteste qu'on me dise ce que je dois faire elle se met à raconter des finesses pour que je ne m'aperçoive pas qu'elle me rappelle de prendre mon lait.
Elles m'ont tellement embêtée de médecines et de soins qu'il suffit qu'elles me disent: fais telle chose pour que je me cabre comme une enragée. C'est ainsi qu'elles m'ont fait faire des choses très sottes. Alors craignant de me dégoûter de ma chèvre et désirant en même temps me rappeler de le prendre... Des finasseries que je vois tout de suite et qui m'exaspèrent.
Ah ! la maison n'est pas drôle. Je passe huit, neuf et même dix heures à travailler, je descends dîner et en deux heures on m'enrage à fond. De sorte que voilà une existence difficile, je n'y résisterai pas. Le travail suffit, mais être tracassée et désolée pendant l'heure où je mange et l'heure ou les deux heures pendant lesquelles je devrais me reposer II
Depuis huit jours je ne fais rien et tout cela ! Ah misère.
Maman est par trop...
Exemple, supposez qu'on donne la médaille d'honneur à Bouguereau. Naturellement je m'écrie que c'est une indignité, une honte, que j'en suis révoltée, furieuse etc.
Maman : - Mais non, mais non ne t'agite pas ainsi ! Ah ! mon Dieu, mais on ne l'a lui a pas donnée ! Ce n'est pas vrai ! Il ne l'a pas ! Et si on l'a lui a donnée c'est exprès, on connaît ton caractère, on sait que tu va en rager et on l'a fait exprès et toi tu te laisses prendre comme une petite sotte, voyons. Ce n'est pas même une charge, c'est seulement prématuré, attendez que Bouguereau ait sa médaille d'honneur et vous verrez.
Autre exemple. Le roman du pitoyable M. Ohnet qui est à la mode maintenant, atteint je ne sais combien d'éditions.
Naturellement je bondis: comment voilà la pâture de la majorité, voilà ce qu'on préfère, o tempra, o mores ! Voulez-vous parier que maman recommence la tirade Bouguereau ou à peu près. C'est déjà arrivé pour plusieurs choses. Elle a peur que je me casse, que je meure du moindre choc et dans son immense naïveté veut me préserver par des moyens qui finiront par me donner un accès de fièvre chaude.
Arrive X, Y ou Z et dit: vous savez le bal des La Rochefoucauld était superbe. Je m'assombris. Maman le voit et cinq minutes pus tard raconte devant moi comme par hasard quelque chose qui doit déconsidérer ce bal dans mon esprit à moins qu'elle n'entreprenne de prouver que le bal n'a pas eu lieu du tout. C'est arrivé. Des inventions et des défaites enfantines et moi j'écume de voir qu'on croit que je peux gober ça II!