Deník Marie Bashkirtseff

La littérature me fera perdre la tête. Je lis Zola, entier. C'est un géant, misérables Français c'en est encore un que vous faites semblant de méconnaître.
Je suis folle de vouloir écrire. Est-ce que je puis ? Je ne suis pas de force, je ne sais rien. Je ne sais rien. Je ne sais rien.
Et pourtant une force invincible m'y pousse. Oh ! il y a déjà longtemps. Depuis le roman commencé en 1876 et jamais fini, des vers; et avant et depuis et toujours. Maintenant j'en suis arrivée à un point ou tous ses rêves et toutes les observations saisies au vol veulent prendre corps.
Il semble qu'on ait les sujets de dix livres en tête, on ne sait par ou commencer et quand il s'agit de réaliser ces rêves on est arrêté après une dizaine de pages.
Du reste, je vous en parle parce que je note ici les états particuliers de mon esprit. Il y a même une quantité de choses écrites déjà. Mais je me moque de mes prétentions. Ce serait un beau ridicule écrire. Enfin j'y renonce, je dis non, je ris de moi parce que j'ai trop peur d'être risible et que c'est une envie irrésistible.
Il faudrait tant de temps... Depuis lundi dernier, voilà huit jours que je ne touche pas à un pinceau alors ça va encore mais il faudra bien s'y remettre... Enfin c'est une douce folie qui me rend heureuse [Rayé: rien que d'y penser mais] et devant laquelle je suis troublée, émue, comme si j'y songeais sérieusement. Et j'y songe, peut-être trop sérieusement pour l'avouer même ici. Mais une vie ne suffirait pas et la mienne surtout. Toucher à tout et ne rien laisser après soi ! Ah ! Mon Dieu j'espère bien que si ! Ah ! Mon Dieu je suis bien lâche et sous le coup d'une telle terreur, je suis prête à croire aux prêtres !