Deník Marie Bashkirtseff

Il est près de deux heures et j'écris de mon lit en revenant des Italiens où l'on chantait "Hérodiade" de Massenet. J'étais avec la maréchale et Claire-
Comment formuler des griefs... confus contre... la nature, la musique, la société ?... Il m'a semblé que la maréchale n'était pas très contente de s'afficher avec moi, ce théâtre est comme un salon et l'on n'aura pas manqué de dire... pourquoi cette grande amitié; ces Russes leur donnent des loges... et la maréchale dira peut-être ou a déjà dit que j'ai beaucoup de talent et que je suis une amie-peintre de sa fille... Pourtant elle vient chez nous le samedi et voulait me conduire au bal avec sa fille et s'est enfin affichée déjà. Ce soir elle était malade et j'aurais attribué... Quoi qu'il en soit ces humiliantes pensées m'ont mises à la torture et je devais avoir un visage à l'envers...
Immobile sur le devant de la loge et pensant des imprécations contre le sort... La lâcheté, la méchanceté, la vilenie humaines. Corriger ça ! Jésus en est mort. Le salut [Mots noircis: est dans ce qu'on appelle une banale situation] dans le monde, ce que je méprise du fond de l'âme du reste. Un nom ou de l'argent. Corriger le monde, le vilipender, le mépriser, le honnir... à quoi bon ? Oui A QUOI BON ??
Il faut être de ceux, faire partie de ceux qui font la loi. Le salut est là. Corriger l'infamie humaine ! Mais je suis une enfant. La dominer, Oui. Ou sinon on est voué aux révoltes et aux désespoirs sans nom.
Est-ce de l'infamie d'abord ? Mais non, ces gens ont raison, ils ne font rien de mal... Et du moment ou l'on est à même de faire comme eux... Si j'étais en haut moi je parlerais de cette fameuse lâcheté humaine avec un petit sourire indulgent, mais je ne suis pas en haut, mais je ne suis rien, mais je suis étrangère, mais cet infâme ce sauvage, ce féroce Paris, menteur, lâche, ignorant et barbare. Malgré tout et quand même.
Ah ! ils ont raison.
Et voilà tout ce que je rapporte d'impressions musicales... Non, mais j'ai voulu liquider ces saletés et ne pas les mêler aux pures, aux saintes choses de l'Art, du génie, de ce qui [est] éternellement grand et éternellement beau [Trois quarts de pages arrachés]
Le premier acte surprend par la nouveauté et la largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais... C'est vraiment neuf.
[TROIS QUARTS DE LA PAGE déchiré] [Dans la marge: Mais je connais pas même Wagner.] et plein et sonore et harmonieux. [Mots noircis: tout l'opéra s'ouvre ] avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est l'absence d'airs et de remplissages; c'est enveloppé, large, magnifique, grandiose... C'est un grand artiste et désormais une gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du premier... allons donc, ici on comprend tout de suite que c'est admirable et mélodique malgré une orchestration très savante.
Il y a à la fin du premier acte un accompagnement d'une telle beauté que j'en suis restée saisie.
Et plusieurs fois on s'est regardé avec des yeux prêts à pleurer d'enthousiasme. Moi c'est parce que j'ai plus de vingt-trois ans mais Claire qui en a dix-huit et sa mère qui en quarante-cinq ? Si ces chiens de spectateurs étaient sincères ils auraient pleuré; oui ! il y a des beautés si... grandes, si pénétrantes, si fortes...
Du reste l'enthousiasme est général... C'est un triomphe et ce Jules Massenet est un homme bien heureux.
Sans doute en l'entendant encore, ce sera encore plus beau mais je n'admets pas qu'on ne comprenne pas tout de suite la vraie belle musique.
L'apparition de Jean-Baptiste au premier acte fait frissonner. Le chanteur vu sans lorgnette ressemble à Bastien-Lepage, en mieux... (Les Berges de Bethléeem et les Saintes femmes). La musique qui accompagne cette entrée est d'une simplicité si frappante que c'est... c'est très beau. L'air d'Hérodote et le duo de Jean et de Salomé... On arrive à des explosions de voix où l'exaltation est à son comble. Le désert, le Prophète, la Bible. La liberté sainte prèchée dès lors... La République-
La maréchale portait un aigle en diamant tenant dans son bec une branche d'olivier. L'Empire c'est la paix. Mais elle trouve l'opéra admirable.
Il l'est, oh ! oui, c'est puissant, c'est beau, c'est élevé, c'est coloré, c'est [Mots noircis: nourri, large] sonore...
Dame sans doute ma musique italienne ne peut pas lutter contre cet éblouissement--- Car cet éblouissement est si admirable qu'il est même presque touchant... Non, pas ça... Et c'est encore avec une orchestration de deux sous que les romances italiennes vous serreront le cœur ou vous feront rêver d'amour. Les vieux airs des vieux opéras... Et Aida...
Ah ! diable c'est un peu comme Hérodiade mais ce Massenet est un Wagner mélodique français. Arrêtez !
[En travers: Je n'ai jamais rien entendu de Wagner et juge d'inspiration.] La comparaison la voici. Wagner c'est Manet. C'est le père incomplet de la nouvelle école de ceux qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment, il y a toujours eu des nouvelles écoles, seulement depuis une centaine d'années la peinture s'était dévoyée, on la remet dans le bon chemin.
Donc Wagner, c'est Manet.
Les Verdi et les Massenet lui prennent ce qu'il avait de bon et cherchent leur voie. Massenet est français et Verdi italien.
Verdi est moins savant, peut-être mais plus passionné...
Pourquoi comparer ? Est-ce beau, est-ce subline Hérodia-de ? Oui.
Eh bien voilà tout.
Le Simon Boceanegra, dernier opéra de Verdi (nouvelle manière) est assommant et stupide. Il a chipé à l'allemand tous ses défauts...
Quant à Massenet il s'appelle Jules. Je renie Aida ? Jamais !!! Mais si la note amoureuse manque à Hérodiade qu'importe car la note manque ! Malgré la stupide invention de faire de Saint Jean l'amoureux de Salomé. Je les verrais mieux en exaltés. Prophète et elle exaltée, pourtant l'amour serait alors inévitable.. Moi je l'aurais aimé Jean et j'aurais ragé de ne pas briller à la cour de Vitellius qu fait dans la pièce des apparitions bien bêtes...
En somme le seul sentiment délicieux que j'éprouve c'est au moment où ma malheureuse tête touche le frais et blanc oreiller...
Massenet est très gentil à ce qu'on dit, il a une fille de quatorze ans s'étant marié très jeune et une femme très convenable. Un grand artiste qui vit en bonhomme. Je n'aime pas ça. Il devrait être seul pour être vraiment grand...
Il serait malheureux alors peut-être, oui c'est possible mais intéressant.
Encore un peu et s'il était seul... je l'aurais admiré plus que Bastien...
Va-t-il au delà, est-il Saint-Marceaux, est-il Bastien ? Je ne sais pas, mais sa musique est bien belle.
Verdi va au delà lui dans Aida surtout.
Oui, Massenet est un plein airiste [sic]), il dit qu'il veut de l'air dans un opéra, il veut que ça se tienne d'un bout à l'autre et que les personnages et les mélodies se meuvent dans une atmosphère musicale qui les enveloppe et en fasse vivre...