Deník Marie Bashkirtseff

Emile Bastien vient de me dire que son frère est malade de n'avoir pas assez fait cette année. Comme moi alors ! Il a dit-il été absent, trente-six choses et après-demain ils repartent pour Damvillers, l'architecte pour un mois et Jules jusqu'en janvier et en janvier il va en Amérique jusqu'à l'ouverture du Salon. Voilà les nouvelles. Je lui montre les gamins et ose à peine écrire ce qu'il m'en dit. C'est une médaille, pour sûr. C'est un grand succès, pour sûr. Beaucoup d'artistes dans de grandes situations et au premier rang n'en feraient pas autant. On ne se doutera jamais que c'est d'une jeune fille. C'est de quelqu'un qui pense, qui observe, qui aime la nature. Enfin il ne s'attendait pas à autant. C'est surpris sur le vif, c'est vrai, c'est observé, c'est intelligent. Rien ne choque, c'est un tableau. Ce n'est pas incomplet comme l'année dernière. Mais prenez garde ! Vous allez passer un moment critique, vous allez vous trouver dans une situation dangereuse. Ce tableau aura certainement un grand succès, vous allez vous en griser, ce serait dommage. Là-dessus je me mets à rire en disant que mon ambition est telle qu'il me faudrait pour être grise des choses par trop énormes. Je lui ai dit ce que je pense. Julian qui voudrait que ce fut encore mieux. — Moi aussi, dit cet excellent garçon, et il est évident que je ne vous crois pas à votre apogée, ce serait malheureux... Mais enfin tel qu'il est ce tableau est bien et tout ce qui est artiste, sans vous connaître et sans rien savoir de vous, dira que c'est bien. Eh bien ce n'est pas sous l'impression de ces compliments que je reste. D'abord parce que je voudrais que ce fut mieux et ensuite... parce que on n'a pas besoin de dire pourquoi. Ça crève les yeux. Et à ce propos je me rappelle des paroles d'Edmond: "vous supportez très bien un coup de massue bien appliqué". Quel coup de massue ? Quel ? Eh bien en deux mots comme en deux coups, l'indifférence de Jules Bastien-Lepage... et tout ce qui la cause et s'ensuit. Enfin je le supporte très bien, le coup, un peu étourdie d'abord, il en reste une sorte de faiblesse qui petit à petit ce changera en résignation, résignation dédaigneuse comme quelqu'un qui est victime d'une grande injustice et qui ne se plaint pas parce qu'il a conscience de sa valeur et que c'est un sentiment presque doux. Je voudrais mieux définir cet état particulier. Je me sens affaiblie, c'est comme un grand calme. Je suppose que ceux qu'on vient de saigner éprouvent quelque chose de semblable. J'en prends mon parti... jusqu'au mois de mai... Si... Pourquoi cela changerait-il au mois de mai ? Enfin que sait-on ? Cela me fait songer à tout ce que je puis avoir de bon, de bien, de remarquable et je m'en console doucement. [Dans la marge: j'ai déjà [Mot noirci: éprouvé] presque la même impression à l'annonce du mariage de Cassagnac.. [Mot noirci: quand j'accueilleavec un calme extraordinaire tout ce qui devrait bouleverser.] Cela m'a fait causer à dîner avec ma famille, causer comme une personne naturelle ! Et d'un air très calme, très gentil, comme le premier jour ou j'ai relevé mes cheveux du front. A présent je me coiffe de nouveau à la chien. Cette statue de la Nausicaa, ce sera mon incarnation, j'y mettrai toutes mes petites misères. Enfin je ressens un grand calme, je travaillerai avec calme, il me semble que tous mes mouvements vont être tranquilles, que je regarderai l'univers avec une douce condescendance. Impossible de le prendre au tragique et d'aller prier Dieu pour qu'il arrange ça, ça ne va pas jusqu'à là. Vous ne trouvez pas que je prends bien les choses ? Les choses importantes ? Je voudrais ce soir voir Julian pour qu'il y eut un spectateur de ma dignité. Le mois de mai ? Six mois? Une autre serait... serait n'importe quoi. Moi je me dis qu'il n'y a qu'à les bien remplir ces six mois, travailler tout le temps. Cet évènement est donc,... Quel évènement ? Eh bien cette absence d'évènement est donc presque un bien... Je suis calme comme si j'étais ou parce que je suis forte. Et patiente comme si j'étais certaine de l'avenir. Qui sait ? Vraiment je me sens investie d'une sorte de dignité. J'ai confiance. Je suis une Force. Alors... Quoi ? Ce n'est pourtant pas de l'amour ? Non. Mais en dehors je ne vois rien qui m'intéresse... C'est ce qu'il faut Mademoiselle, occupez-vous donc de votre Art. Prenez exemple sur ce même petit peintre... Oui, oui. Ah ! vieux raisonneurs ! Vous n'empêcherez pas que ce soit enrageant !