Lundi 5 novembre 1883
Les feuilles sont tombées et je ne sais comment finir mon tableau. Je n'ai pas de chance. La chance ! Quelle chose formidable ! Puissance inexpliquable et effrayante.
Depuis que je m'habille à Paris je lutte contre les modes stupides et disgracieuses, il y a cinq ou six ans que j'ai demandé des draperies, des corsages froncés, débraillés, mythologiques ou Louis XV; des jupes à l'antiques, des robes juives. Je paraissais très excentrique. Mais à force de travailler pendant des heures chez Laferrière, Worth ou Doucet la mode a pris et depuis deux ans on ne voit que draperies, jabots, fichus, ceintures négligées etc. Les façons les plus courues chez Doucet sont de mon invention. Et rien de cela ne porte mon nom.
C'est un genre nouveau, à part, bien caractéristique et qui devrait porter mon nom... Mais voilà... Du reste...
Il y a encore la princesse, Tchoumakoff et Agathe. La princesse m'embête. Je ne peux plus voir sa grosse taille et ses sourcils continuellement levés à une hauteur énorme au dessus de paupières en cabriolet. Quand elle rit les yeux se ferment tout à fait et les sourcils marquent le plus vif étonnement.
Je suis dégoûtée de tout, il y a des jours ou on ne comprend rien. On n'a envie de rien.
Ce tableau en bateau, la toile est là et je ne sais plus s'il faut le faire...
Oh ! oui, mais vite, vite, vite ! En quinze jours et le montrer à Tony et à Julian stupéfaits.
Si je faisais ça je ressuciterais. Je souffre de n'avoir pas fait grand chose cet été, c'est un remords affreux.