Vendredi 26 janvier 1883
Des reves nefastes...
Mon Dieu je ne veux pas me plaindre et j'ai meme honte de vivre comme je vis lorsque tant d'etres souffrent mille fois plus. Ceux qui sont infirmes et pauvres et obliges de travailler.
Oui, c'est vrai au point de vue pratique, raisonnable, reflechi, ils sont bien plus a plaindre... Mais il y a peut-etre dans mon cas quelque chose de plus cruel et qui parait plus terrible... Mais c'est impossible, ce n'est pas moi !!! Ca n'arrive a personne.
Voir un etre jeune, brillant... Ce medecin n'a jamais ose dire le mot... il a dit "ne pas bien entendre, un homme qui n'entendait pas bien". "Lorsque l'on n'entend pas" etc.
Oh ! oui cela doit influer sur la peinture aussi ! Mais pourquoi ! Mais qu'ai-je fait ? Sans doute je ne suis pas juste, je jouis d'une grande fortune, je suis gatee, je ne donne pas assez aux pauvres. Tandis que tant de gens meurent de faim, je suis difficile et capricieuse a table... enfin je commets cette injustice de depenser en une robe de quoi faire manger une famille pendant six mois...
Mais tout le monde fait comme moi ! Ca n'en est pas moins mal. Oui, je sais, mais il n'y a meme personne qui se fasse seulement reproche de vivre selon le milieu ou l'a jete le hasard de sa naissance. J'aurais pu... Et encore qu'aurais-je pu... Ma famille me nourrit, m'habille, me loge mais je ne crois pas qu'elle m'aurait permis de la depouiller... il y aurait des... Enfin...
Ah ! misere !
[En travers: Ce soir nous allons a l'Opera avec les Gavini, Villeneuve-Bonaparte, Nervo, Saint Amand, Lahirle etc. Avant-scene Rothschild.]