Deník Marie Bashkirtseff

Donc, nous avons mené Tony chez Mme de Fitz-James qui voudrait que sa petite fille travaille. Du reste elle a été furieuse la petite et ne l'a pas caché, ce qui nous a bien gênés je vous assure. Après cela dîner avec Tony, Julian et les Englehardt, Engel, par abréviation... Tony et moi discutons peinture d'abord, il s'agit de M. Baudry dont je méconnais les qualités paraît-il, et en partant de là des choses sur l'Italie, des impressions poétiques dont Julian se moque, il dit que malgré toutes ses beautés on devrait être triste tout seul... A cela je réponds qu'il y a mieux que la présence réelle et que ce pays divin cause... produit... je ne sais plus... Des aspirations qui... Tony trouve cela très juste et que l'impression est si forte que si l'on trouvait un être moral répondant à ses aspirations on en mourrait du coup. Il se peut qu'on en mourrait pas mais je comprends que cette expression soit appelée par l'intensité de l'impression.
Je plains ceux qui n'ont rien ressenti là... Moi j'y ai été dans des conditions d'orage désagréable... Mais j'y reviens par le souvenir... Tony est un être sentimental décidément et ce soir comme nous nous sommes rencontrés sur plusieurs hauteurs de sentiments, des [lueurs] de nuances fugitives... Il se peut qu'il ait la tête un peu montée... On sent cela et l'on est d'autant plus en verve. Il n'y a rien qui prise et qui rend charmante comme de sentir que l'on exerce une influence... sympathique, et puis ! Ah bonheur ! Saint Marceaux lui a dit que je suis charmante, originale, extraordinaire et attachante ! Mais... il a une maîtresse mariée et une maladie de l'estomac !
Après dîner nous allons chez Bidel, voir les bêtes à Neuilly, Bidel, un Cassagnac dompteur de fauves. C'est beau. Et comme il n'est pas tard nous montons en ballon et comme après tout il n'est que onze heures et demi nous allons jusqu'à chez Tony et les ayant déposés sur le trottoir je fais revenir la voiture pour demander lequel des deux s'appelle Joseph... l'un deux avait oublié son paletot...
Je suis enivrée de moi-même, j'ai péroré en profusion et suis ravie... Les artistes, c'est déjà très fin mais je voudrais voir des hommes de lettres, je suis sûre que je ferais le bonheur de ces penseurs... Non, car voyez-vous c'est amusant... La parole c'est plus beau que la peinture, fouiller les sentiments. Ah ! quel champ à discussions, quelles causeries charmantes... Et le plus fort c'est que j'ai l'espoir de briller... Mais on ne brille jamais quand on y compte. Ô jeunesse, ô vie, ô tout ! Je suis contente ! De quoi ? C'est assez difficile à définir... Une femme n'a pas de plus grand contentement que lorsqu'elle croit charmer...