Deník Marie Bashkirtseff

Eh bien voila quinze jours que ca dure et j'en ai encore au moins pour autant. La petite Brisbane est venue me voir, Villevieille qui elle-meme vient d'etre malade. Et Amelie ! Julian est toujours tres inquiet de mes nouvelles et l'autre soir elle est accourue [deux mots noircis: ] lui faire son rapport le soir meme au cours. Cette fille arrivera sans doute a ses fins. On n'a jamais eu une plus ingenieuse facon d'envelopper un homme de tous cotes. Madame Nachet m'apporte un bouquet de violettes aujourd'hui, je la recois comme tout le monde car malgre la fievre qui ne me quitte pas depuis quinze jours et une congestion pulmonaire du cote gauche, alias pleuresie, et deux vesicatoires, je ne capitule pas, je suis levee et me comporte comme une personne naturelle. Seulement la quinine me rend sourde, l'autre nuit j'ai pense mourir de terreur n'entendant plus ma montre. Et
il faudra en prendre encore et toujours. Du [Mot noirci: reste] je me sens presque forte et si ce n'etait que depuis quinze jours je ne puis rien avaler, je ne sentirais pas ma maladie. C'est egal, mon travail, mon tableau, mon pauvre tableau. Nous sommes au 29 novembre. Je ne pourrai pas commencer avant fin decembre, en deux mois et demi jamais je n'aurai le temps. Quelle malchance et comme quand on est ne malheureux il n'y a pas a lutter, voyez moi... La peinture semblait un refuge et voila que je deviens sourde, d'ou gene affreuse avec les modeles, angoisses perpetuelles et impossibilite de faire des portraits a moins d'avouer et je n'ai pas encore ce courage. Puis cette maladie, impossible de travailler et obligee de rester enfermee un mois... Mais c'est par trop triste. Dina ne me quitte pas, elle est si gentille. Paul et sa femme sont arrives hier. Les Gavini et Gery sont venus. Bojidar, Alexis. Et moi toujours entrain et me tirant des mauvais pas a force de courage et des blagues. Les medecins sont le sujet des plaisanteries a present. Potain ne pouvant toujours etre la m'envoie un docteur qui viendra tous les jours. Charcot [Mots noircis: au travail deja a] envoye un remplacant mais tellement bete que je n'ai pu le souffrir et profitant de ma maladie je lui ai dit que je le deteste, qu'il m'ennuie, que c'est un vrai supplice de le voir etc. Naturellement je raconte tout cela a Potain et il me promet que le sien sera moins bete. Neanmoins ce brave homme avant d'entrer s'est adresse a ma tante en disant que M. Potain lui avait dit que je suis excessivement capricieuse et fantasque et qu'il voudrait bien savoir comment il faut m'aborder. Et ca m'amuse ! Car je joue la folle et profite de cet etat pour debiter des insanites.