Deník Marie Bashkirtseff

J'ai passe la journee a l'Escurial avec ma tante que ca embetait et qui tout en gardant une contenance indifferente,
tachait de tricher et si je n'avais entendu parler le guide m'aurait escamoter les caveaux,... pour ne pas me fatiguer et puis des cercueils, c'est affreux. Quel ennui de faire ce voyage comme ca ! Enfin. J'ai vu comme dans un reve cet immense bloc de granit, sombre, triste, grandiose. Eh bien moi je trouve ca superbe, cette majestueuse tristesse est un charme. Le palais affecte la forme du gril de Saint Laurent (consultez les guides) ce qui lui donne l'air un peu caserne, excusez le mot, mais il s'eleve au dessus d'une campagne brulee, sombre, houleuse comme une mer, et produit une impression profonde, avec ces murs de granit de l'epaisseur d'une maison parisienne, ces cloitres, ces colonnes, ces galeries, terrasses, pieces d'eau verte, ces cours. C'est froid dit-on, c'est triste, oui mais cela repose des irritantes silhouettes de Tolede. Apres avoir visite les appartements royaux, couverts de tapisseries assez laides et assez criardes... Pourtant le cabinet du roi est un bijou, il y a la des portes de bois incrustes a ornements de fer poli et d'or pur... Puis un salon-oratoire en soie brodee, ravissants. Quel constraste avec la cellule de Philippe II ! Ce tyran habitait une sorte de cellule nue et pauvre donnant dans une espece de chapelle basse tout en marbre donnant elle-meme sur l'eglise. De son lit il voyait l'autel et pouvait entendre la messe. Je ne puis pour mon compte bien me souvenir des galeries, escaliers, cloitres qu'on nous fait traverser, c'est si grand ! et ces longues galeries a immenses fenetres fermees de volets en bois a caissons, des portes massives et depourvues d'ornements. L'eglise est d'une admirable simplicite, [Mots noircis: ses voutes] grandioses et nues sont d'un effet tout a fait imposant. Le caveau royal et les escaliers qui y menent tout en marbres divers sont d'une richesse tres grande. Les cercueils sont en marbre de Tolede avec ornements en cuivre repousse. C'est splendide. Il ne reste plus que cinq places, et dire que l'innocente Isabelle de Paris reposera dans ce sombre et magnifique caveau. La touchante Mercedes attend dans une petite chapelle laterale que le caveau des infants et des reines sans enfants soit reconstruit. Le Coro est en bois sans sculpture mais il y a au milieu un lutrin merveilleux avec des livres grands comme moi. La bibliotheque, oh ! y a la des manuscrits que j'ai admires longtemps bien que je n'y connaisse pas grand chose... Et vous voulez que je prefere des mievreries a cette sombre majeste ! Quel caractere, quelle sobriete et que nous voila loin des
indescriptibles amas d'ornements a profusion et des cassantes gravites de Tolede. Puis on vous fait traverser un parc ou Alphonse chasse les lapins et nous fait visiter le pavillon construit en 1781 je crois. Un bijou. Les escaliers et les parois en marbres de couleurs et une quantite de petits salons et cabinets tapisses de tableaux, de beaux tableaux meme ou de soies pales, delicieusement fanees, a broderies ravissantes, des fleurs bleues, roses; le vert harmonieusement fletri se detache finement sur du blanc devenu d'un ton d'ivoire incomparable. Ces petits salons de satin blanc passe ou a peine bleu avec du satin or pale, avec des plafonds delicieusement peints ou incrustes, c'est a en perdre la tete. Il y a un cabinet orne de tableaux brodes sur la tenture, a quelques pas on dirait des peintures. Et puis des ivoires et des pates [Mots noircis: de verre] miraculeuses. Ah ! hier soir Escobar nous a accompagnees au cirque. Pollack est venu ce soir; il ne comprend pas que je n'adore pas Tolede. Mais j'y retourne lundi.